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Mon dieu que c'était difficile ... de se dépêcher d'entrer. Depuis le matin, Gaëlle attend ce moment avec tant d'impatience. Et enfin, l'heure du rendez arrive, le but ultime de toute la journée.
Gaëlle se retrouve ainsi devant la porte de chez elle. Elle doit se hâter pour enfin assister et participer à ce rituel dont elle a tant besoin. Elle cherche ses clés, elle ne les retrouve pas. Elles se sont bien entendu cachées au fond, derrière la pochette de maquillage, les livres, le chéquier, ou le portefeuille. Elle fouille nerveusement le sac, le renverse et pousse tout ce qui dépasse. Gaëlle se précipite, elle veut ouvrir cette porte rapidement sans perdre une seconde. Elle n'entend rien, c'est le calme absolu derrière ce bout de bois opaque. Peut être n'y-a-t-il personne ? Et pourtant, elle connaît parfaitement le film qui se déroule derrière ce faux silence, le jeu et les émotions qui vont l'étreindre. Tous les soirs le scénario est le même : une fois la porte ouverte, c'est son intimité qui se dévoile, la même scène qui va être interprétée dans son appartement, son nid, son bonheur.

Hannah l'attend sur le canapé. Elle surveille la porte du coin de l'œil et reste attentive au moindre bruit, comme le sont les enfants en état d'alerte. Elle sait qu'Elle va arriver. Elle sait qu'une autre partie de sa journée va enfin commencer. Elle sait que le temps de la douceur et de la tendresse entre, accompagné des odeurs de la ville, du métro, de la fatigue. Elle connaît les moments de l'arrivée, le bruit de l'ascenseur, l'attente silencieuse devant la porte. Est-ce sa mère ou est-ce la voisine de la porte d' à côté ? Et brusquement, Hannah sait que cet instant tant espéré est enfin arrivé. La clé tourne dans la serrure, dans un bruit sec, net et sans équivoque.

Les couleurs, les bruits, les parfums, tout est en place pour l'accueillir, et lorsque Gaëlle ouvre la porte, progressivement chacun de ses sens s'éveille. C'est le calme avant l'explosion de joie. Gaëlle surgit de son sombre couloir et fait son entrée dans le décor chamarré de sa vie. La pièce baigne dans le soleil couchant. La lumière  qui entre  par la fenêtre se reflète sur le parquet et donne des couleurs beiges, orangées, rehaussées par le canapé fushia. Gaëlle entrouvre la porte de son appartement, dans un cocon de douceur. "Maman" crie  Hannah. L'enfant saute de son fauteuil et traverse le salon en courant aussi vite que ses jambes peuvent la porter. La petite se jette au cou de sa mère.
Gaëlle, qui connait son rôle par coeur, se penche  en avant pour accueillir ces petits bras qui vont se cramponner à son cou. L'enfant est là, sa toute petite grâce, blottie près du cœur. Gaëlle l'entend respirer, la poitrine de l'enfant se soulève et descend, doucement, elle recherche son souffle. Sa petite tête se love au creux de l'épaule de sa mère. Le temps suspend son vol et permet à l'une et l'autre de se retrouver dans cette infinie douceur.
La petite a les cheveux mouillés, elle sort de son bain. Ils sont soyeux, ils sentent la poire, cette odeur sucrée et innocente qui donne une saveur douce et fondante, l'odeur de l'enfance, de l'innocence.
Dans son cou, Gaëlle hume du chocolat caramel avec gourmandise, de cette odeur qu'elle recherche sans jamais se lasser. De celle dont elle peut respirer les subtilités indéfiniment. En s'en imprégnant, elle sait, elle connaît le monde, elle comprend la maternité, le sentiment d'être mère, la responsabilité envers un petit être qui dépend d'elle.

Hannah est prête à se coucher. Elle a enfilé son pyjama. Elle attendait ces retrouvailles avec impatience. Pas besoin de parler, pas besoin de dire, ou de raconter. Juste se regarder. Juste sourire et respirer. Les deux ne bougent pas. Elle sont présentes, collées l'une à l'autre, comme si leur vie en dépendait. Il ne se passe plus rien. Juste un moment de bonheur, de sensation d'être attentives aux sensations, au bon endroit, au bon moment dans une douceur passionnée. Hannah progressivement glisse, s'abandonne et s'alourdit dans les bras de sa mère. Confiante, rassurée, joueuse, elle murmure avec gourmandise "Danse, maman, danse".
La baby-sitter Céline regarde l'œil torve et l'air goguenard. Tous les soirs, elle assiste à cette scène ridicule et insipide. Que sont-elles stupides et fades! Que c'est ennuyeux ce pauvre déballage de bons sentiments. Céline va enfin pouvoir partir et rentrer chez elle. tout ce temps à attendre le retour de la mère pour cette fin de journée. Personne ne la regarde, ni l'enfant, ni l'adulte. Elle voudrait les déranger, elle voudrait crier et briser ce stupide rapprochement des deux. Mais non, aucune ne lui prête attention. Comment feraient-elles si Céline n'existait pas et ne s'occupait pas de la petite ? Gaëlle ignore totalement la baby-sitter, c'est tout juste si elle l'a saluée en entrant dans l'appartement. Céline la juge sévèrement. Gaelle ne voit pas sa fille. Elle ne s'en occupe pas. Elle rentre le soir, l'enfant a mangé, elle lui chante une chanson, et la colle au lit avec une histoire. Dans moins d'une heure, ce cirque sera terminé. Céline ne se comportera jamais comme cela, quand elle sera mère. Elle fera comme le faisait sa propre mère. Pas de mièvrerie doucereuse. Pas de faux sentiments. Céline n'existe plus.

Gaëlle fredonne l'air préféré d'Hannah, une chanson de lapin, de tortue, et de rubans bleus. Et toutes les deux, accrochées l'une à l'autre, se mettent lentement à tournoyer en murmurant et en chantonnant doucement. Par moments, l'enfant appuie sa petite tête sur le bras de sa mère, puis se redresse.

Soudain, la porte claque.

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ce bébé sent la poire

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