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Pascal et Bertrand

Pascal et Bertrand se connaissent depuis longtemps. Ils ont grandi ensemble, dans la même rue du 14eme arrondissement. Ils ont beaucoup partagé, fait des bêtises d'enfants et des expériences d'adolescents. Ils n'ont pas suivi les mêmes études, l'un est communicant, alors que l'autre est gestionnaire. Depuis trois ans, Pascal a rejoint Bertrand dans sa société, il sont devenus associés. Ils repondent à des demandes d'événements de communication clés en main, essentiellement pour des agences de communication spécialisées.

Juliette travaille justement dans une agence d'événementiels et organise régulièrement pour ses clients des journées professionnelles d'exception. Très souvent, elle confie ses projets à l'agence de Bertrand. Elle connait Bertrand depuis 12 ans. Elle sait pouvoir lui faire confiance. Elle aime le rencontrer et lui montrer ses affaires. Malheureusement, cette fois ci, Bertrand n'est pas disponible, et c'est Pascal qu'elle doit rencontrer.

Juliette écoute Pascal lui parler. Il n'arrête plus de donner des conseils, entre ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire. " Il est indispensable que vous pensiez à la stratégie à mettre en place. Votre client doit investir et faire confiance". La proposition qu'il lui a faite est très rentable, elle ne regrettera pas son investissement. Tout cela plait à Juliette, et qui se demande comment arrêter ce flot de paroles. Elle décide de lui reconfirmer son accord. Elle le dit à Pascal. Il sautille de joie, il s'emballe, et lui explique à nouveau beaucoup de choses. Trop long, Juliette n'en peut plus de l'écouter.

Elle laisse alors progressivement son esprit naviguer. Elle le regarde faire son show. Juliette trouve Pascal plutôt beau. Il a de longs cheveux poivre et sel. De temps en temps d'un geste de la main, il les lisse en arrière. Il a une coupe au carré, ce qui lui donne une certaine féminité contrastant avec sa virilité d'homme, de silhouette, de caractère. Pascal doit avoir une petite cinquantaine d'années, mais il a gardé une dose d'enfance dans sa manière d'être. Son visage est marqué par le temps, presque buriné. En le regardant, Juliette pense aux marins, qui partaient autrefois sur les mers, pour naviguer très loin, découvrir les terres inconnues et arides. Elle l'imagine la pipe coincée dans la bouche, les yeux fixés sur l'horizon. Juliette le voit navigant dans les mers lointaines. Il porte une barbe, elle trouve qu'elle est trop longue et trop fournie. Elle préfère un homme avec une barbe de trois jours entretenue et légère, douce et souple. Elle pourrait alors être séduite. Juliette pense que Pascal ne correspond pas au type d'homme marié ou en couple. Il a trop d'énergie virile pour lui plaire vraiment.
Il a remarqué que Juliette ne l'écoutait plus. Il s'approche d'elle. Il lui met la main sur le bras. Il essaie de récupérer son attention. Il gesticule, il se donne à nouveau en spectacle, essayant de la convaincre. Juliette lui sourit pour l'encourager. Elle tente de se concentrer et de l'écouter.

Juliette donne à nouveau son accord pour le projet qu'il lui propose. Il lui sera facile de proposer à son client, dont elle sait qu'il aime les projets originaux. Pascal recommence à parler. Pourquoi cette avalanche de mots et de phrases ? Elle lui a déjà dit qu'elle lui donnait son accord de principe. Elle voudrait que cette réunion s'arrête. Elle n'ose pas l'interrompre, la politesse exige qu'elle laisse Bertrand terminer sa tirade. Juliette redevient sérieuse et se demande si par hasard elle n'a pas manqué une partie du raisonnement. Mais non, il en est toujours au même point, à la même idée. Elle est appuyée sur le rebord de la fenêtre et attend patiemment la fin de la démonstration.

Mais Juliette est troublée par tous ces mots interminables. Elle commence à comprendre pourquoi depuis tout à l'heure, elle a le sentiment de déjà vu. Pascal a les mêmes accents que Bertrand, la même façon de vouloir convaincre, la même façon d'articuler les syllabes. Il a quelques intonations trainantes dans sa voix, mais tout cela n'est que de la pâle imitation. Juliette a toujours imaginé que Bertrand aurait pu être acteur de théâtre, ou avocat. Elle aurait adoré l'écouter plaider. Dans l'imaginaire de Juliette, Bertrand aurait emporté l'adhésion des juges, du jury, de l'audience, des victimes, des parties civiles, peut-être de l'accusé, mais surtout il aurait entraîné Juliette au bout du monde dans ses bras, sur son voilier, à ses côté, dans les hôtels les plus luxueux, comme dans les bouges les plus infâmes. Juliette navigue à nouveau, cette fois-ci dans les bras de Bertrand. Elle ne voit plus Pascal, elle ne pense et n'entend que Bertrand.
Bertrand a l'habitude de conclure chacune de ses tirades par un grand sourire. Elle ne s'en lasse jamais. Elle a pris l'habitude de guetter ce moment, où elle l'aperçoit changer de visage, jeter sa tête en arrière et lancer un grand rire viril et inattendu. Quand Bertrand sourit, Juliette sourit avec lui et s'attendrit par le même mouvement.
Il y a 10 ans, Juliette a dit à Bertrand qu'elle le trouvait très séduisant. Il lui a répondu qu'il préférait rester avec sa compagne, concrétiser la vie de famille qu'il avait prévue, et avait exclu qu'il se passe quoique ce soit entre eux deux. Juliette avait enregistré l'information, avait décidé que Bertrand ne lui serait jamais destiné, et avait cessé de s'intéresser à lui, elle n'avait pas changé de sous traitant pour autant et avait donc continué à le rencontrer. Elle évitait de se retrouver seule avec lui, et partait aux rendez-vous accompagnée d'un ou deux collaborateurs. Dès qu'elle entendait sa voix, elle perdait toute contenance.


"Oui, bien sûr Pascal, je vous écoute". Juliette venait de sursauter, elle avait perdu le fil de la conversation et n'arrivait décidément pas à se concentrer. Oui, très bien, rendez-vous serait pris un samedi. "C'est très gentil à vous de vous déplacer le week-end, cela m'arrange beaucoup, je vous remercie". "C'est tout naturel de rendre service à ses clients, voyez-vous, je ne vois presque plus mes enfants, ils n'ont plus besoin de moi, ma fille était à l'étranger ce samedi". Très poliment, Juliette lui demande si ses enfants sont tous grands et fait mine de s'intéresser à ces questions, tout en se demandant pourquoi les hommes qu'elle rencontre ces derniers temps, lui parlent à chaque fois de leur progéniture. Ça doit être une question de génération. À 50 ans, les hommes se mettent à parler de leurs enfants, se dit-elle, auparavant ils vous draguaient et vous racontaient leurs exploits professionnels, sportifs réels ou imaginaires.

Brutalement, Pascal rajoute, "c'est Bertrand, dorénavant, qui ne peut voir ses enfants qu'un week-end end sur deux."
Juliette est abasourdie. Elle ouvre la bouche pour répondre et badiner sur le même ton. Aucun son ne sort. Elle respire et cherche à dire quelque chose. Rien. Le regard de Pascal interroge Juliette. Aucun son. Aucune parole. Pas un mot.

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