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Alexandre s’est présenté avec un quart d’heure d’avance au rendez-vous. C’était bien calculé, il sait qu’il va devoir attendre un peu. Il a montré son mail de convocation, soigneusement imprimé la veille au soir, et exhibé fièrement sa carte d’identité. Le gardien de l’entrée l’a laissé passer en lui demandant de se diriger directement vers l’accueil. Il tient dans ses mains son cartable en cuir.

Alexandre s’est inséré dans la queue et a attendu son tour. Il a bien fait de s’habiller avec un costume gris et une chemise blanche. Ils sont tous habillés de la même façon. Alexandre se fond dans la file des hommes d’affaires.

9h50. Voici qu’il sort à nouveau son mail de convocation et sa carte d’identité. La femme cachée derrière le grand comptoir se saisit des papiers et se met à lui parler. Il la voit à peine et se concentre sur son haut de tête. Seuls les yeux bigleux recouverts de lunettes à grande monture noire, émergent de l’étendue blanche qui les sépare. L’hôtesse d’accueil a du lui sourire. Ses yeux s’allongent. Elle lui désigne de la main la pièce d’à côté et lui tend un badge. Il comprend qu’il doit attendre dans cette pièce.

 

« sh sh, ne nous oublie pas, sh sh ou es-tu ? sh sh que fais tu-là, loin de nous? »

Alexandre ne se retourne pas, il sait qu’il ne verra rien. Personne. Il connaît ces phrases de lamentation. Il les a déjà entendues. Maintenant, plus rien. Juste cette odeur de résine. Il attrape un journal, commence à lire, patiente qu’on vienne le chercher. Les pages sont de plus en difficiles à tourner. Elles sont lourdes. Les mouvements d’Alexandre sont de plus en plus lents. Des images se bousculent dans sa tête : ce journal, les feuillets, la pâte, les arbres, la forêt, le vent qui bruisse dans les feuilles, les oiseaux qui chantent, les écureuils qui courent de branche en branche. Il entend murmurer de nouveau. « sh sh ».

 

Une femme s’avance. Elle l’appelle par son nom de famille. Elle se présente. C’est avec elle qu’il a rendez-vous. Alexandre est nerveux. Il a répondu à une annonce pour une offre de stage. Il y a urgence. Tous ses camarades de promotion sont déjà au travail pratique. Et lui n’a rien trouvé jusqu’ici. Il doit réussir cet entretien. Il doit charmer ses interlocuteurs, il doit les convaincre qu’il a besoin de ce stage. Alexandre laisse passer sa guide et entre à son tour dans l’ascenseur. Le vent s’engouffre avec violence dans l’habitacle. Il fait soudainement froid, la lumière s’assombrit. Une odeur de terre humide envahit l’espace réduit.

 

Elle a appuyé sur le bouton du 7ème étage. Un échange de banalités s’organise. « vous avez trouvé facilement ». « Sh sh, impossible à trouver. il n’y avait pas d’arbres, sur le chemin, pas de terre, pas de mousse, sh sh » lui suggèrent les voix de la forêt.

Alexandre sourit et lui indique qu’il est sorti du métro et a marché directement droit devant lui. Il en profite pour la remercier de la clarté de ses explications et fait tout ce qu’il peut pour avoir l’air de maîtriser la situation. La femme paraît satisfaite et hoche la tête.

 

Une sonnerie retentit. 7ème étage. Les portes s’ouvrent. La femme passe devant. Alexandre n’avance pas. Il est pris dans la forêt de bouleaux qui s’est soudainement dressée devant lui. Les branches de l’arbre s’allongent, se transforment en lianes, l’entourent et le retiennent prisonnier. L’odeur de humus le prend à la gorge et lui donne l’impression de suffoquer. Une liane s’enroule autour de sa cravate et à chaque tentative de mouvement étrangle davantage Alexandre. Il tente d’avancer les bras pour se dégager et se frayer un passage. Il est immobile. Il réussit à attraper la cognée dissimulée dans son cartable. Dans une respiration sourde et saccadée, il frappe à pleines mains et coupe les branches qui l’enserrent, pour en faire du petit bois. « sh sh nous te protégeons, sh sh ne quitte pas la forêt ».

 

La femme regarde Alexandre aux yeux écarquillés, attribue son comportement au stress et lui dit rassurante « Nous sommes arrivés, vous pouvez sortir. » Alexandre a chaud. Sa chemise le colle. Il sent ses cheveux humides dans son cou. Quelques gouttes dégoulinent lentement le long de son dos.

 

Ils présentent leurs badges et passent le tourniquet au son d’une sonnerie qui lui déchire les tympans. Il avance sans rien reconnaître, sans savoir vraiment où il est et ce qu’il fait dans ce bâtiment. Un long couloir mal éclairé, au sol une moquette grise élimée. A gauche des bureaux aveugles sans lumière directe. Alexandre prend une profonde inspiration. Il s’étouffe et respire à plein poumons l’odeur d’oeuf pourri de la climatisation mal réglée. La femme se veut à nouveau rassurante et lui explique que cette odeur n’est pas habituelle et ne présage en rien des plats de la cantine. Son rire est démesurément fort à la blague. Il s’en rend compte, il n’aurait pas du se mettre dans cet état. La femme a disparu.

Alexandre est seul dans une petite salle d’attente. Il s’assied sur une petite chaise inconfortable, attrape un document publicitaire à l’attention des visiteurs. En se penchant, Alexandre découvre une niche écologique à ses pieds. Fourmis, puces et acariens se disputent le territoire. « sh sh, les petites bêtes sont à l’oeuvre. Elles travaillent pour la décomposition et fabriquent de l’humus. sh sh ». Un champignon a trouvé refuge sous le pied de la table. Bientôt, d’autres champignons rejoignent rapidement le 1er et recouvrent le sol. Alexandre se détend et respire plus tranquillement. Il n’est plus seul, ses amis l’accompagnent.

 

« Le chef de bureau va vous recevoir. Veuillez me suivre », murmure la femme souriante. Alexandre enjambe le ruisseau, met le pied dans la boue, évite d’écraser les champignons, écarte les ronces, sursaute devant la déjection de la mouette qui lui passe devant le nez et se dirige cahin-caha vers le bureau, sous les éclairs qui déchirent le ciel. On l’invite à s’assoir. Le tonnerre gronde. L’entretien commence. Alexandre écoute son interlocuteur. Il expose ses arguments, avance ses compétences et démontre que le stage lui convient et que le service sera ravi du travail et de l’énergie qu’il consacrera à l’exécution des missions qui lui seront confiées.

 

L’éclaircie apparaît dans le ciel gris. Chacun se remercie. « Nous vous rappellerons très vite, avant la fin de la semaine », lui confient ses interlocuteurs. Alexandre est raccompagné vers la sortie. La pluie drue l’attend à nouveau. Alexandre se protège le corps avec son cartable qu’il met sur le haut de la tête. Son pantalon est maintenant totalement trempé. Il tend le badge vers le tourniquet. Puis il traverse la rivière en sautant de pierre en pierre, se réfugie sous le torrent de la cascade. Il attend un peu et profite de l’odeur d’eau et de pierre mouillée. Des canards le rejoignent et lui proposent de l’aide. Alexandre les en remercie. Ils appellent alors leur ami. Un cheval apparait et aide Alexandre à descendre plus rapidement les 7 étages qui le mènent à la sortie.

« sh sh, quand l’arbre meurt, il est décomposé par des communautés de bactéries et de champignons sh sh ».

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