Un jour de printemps, j'avais aperçu une armoire en Formica jaune des années 70. Elle traînait sur le trottoir pas très loin de chez moi. Je m'étais approché. Elle ressemblait à l'armoire de mes rêves, celle dont j'avais toujours rêvée, celle dont on sait immédiatement que c'est la sienne. Un peu comme un coup de foudre, un coup de coeur. Je l'avais regardée, devant, derrière. J'aimais bien ses formes voluptueuses. Elle m'intéressait. Je ne me sentais pas très à l'aise pour l'emmener, la faire mienne. Plusieurs soirs de suite, j'avais remarqué qu'elle était toujours au même endroit, comme si de loin, elle m'observait du coin de l'oeil. J'avais compris qu'elle n'était pas une armoire facile. Elle m'intriguait. Son manège me surprenait.
Un soir, après le travail, après quelques temps passés avec les collègues à regarder un match au bistrot et alors que je rentrais chez moi, je tombais sur elle. Ce n'était pas vraiment le hasard si elle était là, sur le trottoir. Il me semblait qu'elle m'appelait doucement. On aurait dit qu'elle susurrait des mots tendres pour que je l'emmène. L'OM venait de gagner, tout le quartier était en fête. L'atmosphère devenait bizarre. Je la voyais différemment. Il faisait nuit. C'était devenu une évidence. Nous ne pouvions plus nous séparer.
J'avais envie qu'elle soit chez moi, j'avais envie de la connaitre mieux. Elle était belle, ses portes ouvertes m'attiraient. Elle m'appelait, elle avait besoin de moi, de mes soins. Je ne voulais qu'une chose, l'aider, l'aimer. Je l'ai portée dans mes bras, sur mon dos. Elle me semblait légère malgré tout. Nous avons gravi les 4 étages de mon immeuble. Je la serrais autant que je pouvais quand nous avons franchi le seuil de l'appartement.
Je me suis occupée d'elle pendant des jours, des semaines. Lavée, décapée, poncée, débarrassée de la peinture jaune, elle était devenue naturelle prête à tout pour moi. Puis, je lui ai trouvé cette couleur laquée rose layette. J'étais parvenu à la transformer en bonbonnière après 3 couches de peinture. Elle était prête à partager mes envies, ma vie.
Maintenant qu'elle était devenue encore plus séduisante, comme une Barbie, je devenais plus pressant. Il me la fallait tous les jours, même plusieurs fois par jour. Je la caressais pour l'attendrir, je la flattais pour sentir le grain de son bois. J'en connaissais chaque cm2, les nœuds, les trous, les aspérités, comme les recoins les plus doux, les plus lisses et les plus tendres. Parfois, j'ouvrais ses portes, je m'introduisais en elle, et je restais des heures à examiner son intérieur. D'autres fois, c'était plus rapide, plus furtif. Je la prévenais, d'autres fois je la surprenais. Par devant, par derrière, sur le côté. Je faisais d'elle selon mes envies. Elle aimait cela.
Un soir, elle m'a dit que cela ne lui suffisait plus. Elle voulait autre chose, par exemple, servir à ranger des affaires. Au début, je la laissais parler, je lui disais que nous n'étions pas prêts, que nous avions le temps. Puis, comme cela devenait une idée fixe chez elle, j'avais fini par céder. J'avais fini par comprendre que c'était important pour elle.
Nous étions d'accord, sur ce qu'elle voulait faire, qui elle voulait protéger, qui elle voulait accueillir. Pas question d'y mettre n'importe quoi. Ensemble, il paraissait évident que seuls les objets roses auraient droit de séjour : pull-overs, vêtements, chaussures, livres, bijoux, parfums, maquillages, albums photos. Je passais une partie de mon temps libre à dénicher l'oeuvre rare. Je la couvrais de cadeaux roses.
Je me surprenais moi-même. J'aimais particulièrement regarder ces objets, m'imprégner de leur univers. J'essayais d'ouvrir la porte subrepticement pour les surprendre. J'aimais constater qu'entre eux, ils s'accordaient, se mélangeaient, dansaient. Je les aidais à changer de place, je les faisais se rencontrer. Je mettais les photos avec les bijoux roses, le papier à lettre avec le dentifrice à la fraise, les chaussons de danse avec la bouteille de rosé des Côtes de Provence, le gel douche cerise avec les petites culottes, les boutons de rose séchée avec les préservatifs. Leurs amitiés me bouleversaient, m'émouvaient. Je pouvais rester des heures devant l'armoire et sa porte ouverte à regarder mes objets roses, vivre et s'épanouir. Mais le soir, quand tout était calme, Rosy et moi, nous nous rapprochions, et j'aimais la posséder. Elle ne devait pas oublier qu'elle était à moi.
Ma mère, qui avait les clés de mon appartement, passait régulièrement en mon absence, pour ranger mon linge. Elle n'admettait pas que mes vêtements ne soient pas rangés dans Rosy. Elle s'obstinait à y placer mes cravates, mes slips, mes chemises et mes chaussettes, malgré mes explications.
Un jour, alors que j'étais au bureau, elle vida tous les objets roses qu'elle mit sur mon lit et rangea à la place mes vêtements. En découvrant le massacre, je fus hors de moi et le lui dis. Ma mère m'exaspérait. Elle ne comprenait pas pourquoi il fallait respecter mon rituel pour combler Rosy. Elle disait que j'étais malade, que je devais consulter, qu'elle ne viendrait plus jamais s'occuper de mon linge. Je ne comprenais pas.
Dans la soirée, j'eus des explications avec Rosy, je lui demandais pourquoi, elle n'arrivait pas à s'entendre avec ma mère. Ce fus le début des premières disputes. Parfois, elle était distante, parfois en colère, parfois elle semblait souffrir et j'entendais son bois gémir la nuit. Je décidais de remettre tous les objets et jetais les vêtements qui l'avaient souillée. Rien, il ne se passait plus rien. Les objets restaient immobiles et bêtement silencieux. J'essayais de leur parler, sans succès.
Avec Rosy, j'essayais toujours de dialoguer, d'expliquer. Elle ne me répondait pas. Après toutes ces discussions sans fin, j'ai fini par comprendre que je n'avais plus rien à attendre d'eux, ni de Rosy, ni des objets. Alors, pour que chacun comprenne ce qu'il avait à faire, je l'ai vidée de tous les objets, je l'ai débarrassée de toute cette harmonie discordante et ridicule. J'ai jeté chacun des objets, les uns après les autres dans un grand sac poubelle noir. J'ai fermé soigneusement le sac, et j'ai attendu que la benne soit passée pour entamer une dernière discussion avec Rosy. Je lui ai dit que son comportement me décevait, qu'elle ne faisait rien de ce que j'attendais. Elle restait silencieuse, froide. Muni du dernier décap-peinture, je lui enlevais ses couleurs artificielles pour qu'enfin elle redevienne elle-même sans fard. Elle me paraissait sans défense les premiers temps. Je lui donnais une nouvelle chance.
Mais rien n'était plus pareil.
Plus le temps passait, plus elle devenait hautaine, agressive, arrogante. Elle me disait qu'elle ne souhaitait pas finir comme cela, qu'elle voulait une autre vie, connaître d'autres lieux, d'autres objets. Je lui disais que c'était inutile, que je la préférais vide. Je lui demandais de s'adapter, de s'occuper, d'être plus réfléchie, moins frivole. Elle voulait toujours plus, maintenant elle demandait des objets en or. Je lui disais que je n'en avais pas les moyens.
Un week-end, j'ai pris mon couteau de boucher carniboss, mon fidèle compagnon, et ma hache et j'ai mis mes menaces à exécution. J'ai arraché les gonds, transpercé les portes, fait voler les tiroirs, cassé les poignées. Je glissais mon couteau dans chaque interstice du bois. Je trouais sa chair de bois autrefois tendre et douce, devenue vieille et rugueuse. Je l'entendais hurler de douleur.
Je l'ai démontée pièce par pièce, lentement, minutieusement. Je la découpais pour faire des carrés de 5 cm de côté. J'y éprouvais du plaisir, enfin elle avait ce qu'elle méritait vraiment. J'avais cru en elle, j'avais travaillé, j'avais dépensé des sommes folles pour lui trouver tous ces objets, pourtant, elle en voulait toujours davantage. J'en avais assez de cette humiliation permanente. Enfin, je pouvais dire et faire ce que j'avais sur le coeur. Puis, alors qu'il ne restait presque plus rien d'elle, j'ai abandonné ses milliers de morceaux carrés sur le trottoir, là où je l'avais trouvée.
Photo : San Clemente, Raymond Depardon, tirage 1984
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