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Mamie en rit encore

Ma grand mère est perdue. Elle a près de 90 ans, sa mémoire s'est envolée, ses mots ont disparu. Les phrases qu'elle prononce ont perdu leur cohérence. Heureusement, elle ne se rend compte de rien. Mamie sourit toujours, en toute circonstance. Mamie est toujours très soignée, bien coiffée, bien maquillée, élégamment habillée pour son âge. Bien sûr, je l'ai déjà vue sur des photos, très jeune. Elle était jolie en 1950, elle n'avait même pas 30 ans, à la mode d'alors, avec ses coiffures très recherchées et ses grands rouleaux, ses petites ou grandes robes marquées à la taille, du temps du new look de Christian Dior. J'adore regarder ses photos d'elle ainsi, on dirait une gravure de mode. Depuis, Mamie est devenue une douce vieille dame, avide de tendresse, et de câlins, à recevoir ou à donner. Elle s'assied souvent les yeux dans le vague, ou dans ses pensées. Elle regarde ou même ne regarde pas, elle n'est pas triste, puisque souvent elle sourit. Elle reste assise sur son fauteuil. Parfois, elle se lève d'un bond et murmure, "attention, il faut être sage, il faut être sage" et part effectuer plusieurs allers et retours dans le couloir de sa maison de retraite. Puis,elle se rassied et retourne à ses rêveries.


Quand mon frère et moi lui rendons visite, elle nous accueille toujours chaleureusement, à bras ouverts. Son bonheur fait plaisir à voir. Elle touche mes cheveux, caresse mes vêtements et s'extasie sur la douceur de la matière, me prend les mains et les embrasse. Mamie adore effleurer les joues de mon frère, elle recherche de ses doigts le contact rugueux avec les poils de sa barbe naissante. Elle le découvre. On dirait qu'elle modèle chaque relief de son visage, comme si elle voulait garder son empreinte dans sa mémoire. Mamie ne nous reconnaît pourtant plus depuis longtemps. Cependant nos retrouvailles ressemblent à fête, comme s'il s'agissait de nouvelles rencontres avec des personnes lointaines perdues de vue depuis si longtemps. Nos visites la remplissent de bonheur. A chaque fois, des larmes coulent de ses joues, lorsque elle nous dit "tu es beau" "tu es belle". C'en est devenu un rituel. Et invariablement, nous nous prenons dans les bras, tous les trois et nous nous embrassons. Mamie est émouvante, attachante. Elle est devenue spontanée et tendre, remplie d'amour à partager.


Mon frère lui amène souvent un bouquet de fleurs. Elle les hume, les semble les voir pour la première fois, s'étonne de leur parfum, regarde leurs pétales, observe la façon dont elles sont emboitées autour du centre. Mamie est devenue une enfant joyeuse et heureuse. Elle aime préparer le vase, mettre les fleurs dans l'eau. Elle est fière avec son bouquet. Elle ne veut pas le garder pour elle, elle préfère le partager avec ses compagnons de vie, les autres résidents de la maison de retraite et l'installe dans le salon, sur la table au milieu du passage, pour que tous en profitent. Les résidents sont contents, ils admirent ces fleurs, ils les commentent, aiment le mélange de rose et de blanc, la couleur et la texture des pétales si délicates, le parfum si subtil dus aux différentes espèces.


Je n'ai pas eu le temps cette semaine de lui acheter des chocolats, alors j'ai pris ma pile de vieux magazines et les lui ai offerts en guise de cadeaux. "Merci, merci, ma chérie, tu es belle" me dit Mamie, en tournant les pages. Soudainement, Mamie s'arrête sur une publicité de parfum pour homme, touche la photo du visage de l'homme, ses cheveux, ses yeux, sa bouche. Mamie rougit sous l'émotion, prend le magazine dans ses bras, l'embrasse. L'émotion l'envahit. Elle tremble : ses mains, son ventre, ses bras, son dos, ses épaules s'agitent et aboutissent à une cri de joie qui nous fait sursauter mon frère et moi.
De sa bouche sort alors, un feu d'artifice de sons aigus et lourds, de notes hautes et graves, de roucoulements, d'envolées chantantes et mélodieuses, assorti d'éclats de rire coquins, qui réchauffent l'atmosphère. Mamie s'enivre de la musique qu'elle exprime. Son rire est semblable à une grand palais, ou chaque pilier, chaque recoin recèle un nouvel air de musique. La flûte traversière et la harpe se mêlent à la contrebasse et au tambour. Elle danse tout en chantant et serre ce magazine avec la photo de cet acteur anglais, si jeune, aux yeux si bleus.

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