- Bonjour docteur
Elle vient de le répéter trois fois.
- Bonjour Madame.
Voilà c'est fait, elle a serré les quatre mains. Elle s'est appliquée de toutes ses forces, les yeux dans les yeux. Oui, elle ne veut pas montrer qu'elle est impressionnée de se retrouver seule face à trois médecins et une infirmière, quatre blouses blanches. Elle ne montrera aucun sentiment. Elle sourit, puis entend une voix un peu sèche lui dire.
- Mais ce n'est pas l'heure, il faut revenir. Nous sommes en retard. Nous vous attendons plus tard.
Elle part se réfugier dans le couloir pour respirer et se calmer. Elle est sous le choc que les blouses blanches lui parlent ainsi. Elle s'est présentée à l'heure, ils sont en retard d'une demi-heure. Ils ont pourtant le culot de renvoyer son rendez-vous. Elle respire de fureur et d'injustice. Elle envie les enfants qui peuvent faire des crises de colère, se rouler par terre, claquer la porte et hurler. Elle se retient, elle inspire et expire profondément. Elle restera silencieusement en colère.
Elle croise une autre infirmière. Elle essaie de sourire. Malgré elle, la phrase de plainte sort sans manière :
- je viens de me faire virer du bureau des médecins. Je dois repasser. Comment dois-je faire? Comment savoir quand mon tour sera arrivé?
L'infirmière prend l'air navré, ne cherche même pas à défendre les quatre blouses blanches du bureau, lui assure qu'elle viendra personnellement la chercher pour ce rendez-vous décalé de plusieurs minutes.
- Madame, vous êtes attendue, lui glisse la gentille infirmière.
La fureur de Clémence est redescendue, mais pas sa colère. Elle se promet de faire payer son malaise aux blouses blanches, de s'adresser à eux, de la même façon qu'ils s'adressent à elle. Hauteur, distance et suffisance. Elle va adopter un ton très désagréable. La cliente, c'est elle, ils sont à son service, elle va le leur rappeler froidement.
- Alors, maintenant c'est bien mon tour, je peux entrer et m'assoir?
L'une des blouses blanches se précipite et lui présente une chaise libre. Elle ne s'assied pas sur la chaise qu'on lui présente. Une autre chaise la tente ? Elle y va et se pose à l'endroit qu'elle a décidé. Elle installe son sac sur la chaise voisine. Il la protège. Elle fait face aux médecins, les fameuses blouses blanches. Elle leur sourit.
- alors dites-moi, maintenant que vous avez mon père dans votre établissement depuis 5 mois, que pensez-vous de lui, de son état ?
Le psychiatre, un homme très intelligent, dont la réputation n'est plus à faire, lui répond en retour, comme le font ceux qui abusent des méthodes de la psychologie.
- Nous pensons beaucoup de bien de lui, mais vous d'abord, qu'en pensez-vous ?
Elle s'attendait à cette non-réponse, lui décoche son sourire le plus franc et de son air enjôleur, elle lui susurre d'un air doucereux.
- vous êtes médecin. C'est vous qui avez le savoir, vous qui posez les diagnostics. Vous devez avoir une opinion personnelle sur tout ce qui s'est passé ces derniers mois. Dites-moi, depuis tout ce temps, que pensez-vous de l'état de mon père? Le docteur de la Poussette à l'air étonné. On ne lui parle jamais comme cela. D'habitude, c'est lui qui pose les questions. Les quatre blouses blanches se regardent et expliquent. Elles parlent chacune à leur tour. Elles sont plutôt bavardes. Les médecins se congratulent de leurs efforts, des résultats. Clémence s'attendait à ce type de discours. Elle les écoute d'une oreille distraite. Ils ne lui parlent pas de ce qu'elle veut vraiment savoir.
Elle profite de leur silence poli, pour aborder les vraies questions, celles dont elle est préoccupée et pour lesquelles, elle veut des explications plus précises. Elle leur rappelle que depuis ces 5 mois, tous les événements ont été dramatiques pour l'état de santé et émotionnel de son père. D'abord, il a du s'adapter au fonctionnement de cette résidence spécialisée Alzheimer avec une vie en communauté qu'il avait connu dans sa jeunesse de pensionnaire, mais qu'il avait oublié pendant les soixante dernières années. Puis seulement deux mois après son arrivée, il a glissé un matin et s'est cassé le col du Fémur. Il a alors du être opéré dans une clinique privée mais dans laquelle personne ne s'était soucié de lui. Il a passé une convalescence confuse et désorientée. Elle précise garder un très mauvais souvenir de ce chirurgien de la clinique, celui qui lui a dit que son père ne remarcherait plus jamais, et qu'à vrai dire il allait mourir dans l'année après son opération du col du fémur, c'était statistique, le début de la fin de la vie. Quant à l'anesthésiste, se prenant pour un beau gosse de série B américaine, il avait joué le rôle du médecin intelligent avec des formules et un vocabulaire pour impressionner. Il a dit à Clémence qu'une fracture du col du fémur était forcément corrélée avec une fracture cognitive. Clémence pouvait d'ores et déjà recueillir les adieux psychiques de son père. Elle devait s'habituer à l'idée que tout était fini, que son père ne serait plus jamais pareil, et que le départ intellectuel qu'elle constatait aujourd'hui précèderait de peu le départ physique.
Trois blouses blanches admettent qu'un chirurgien peut être très compétent dans sa spécialité mais pas forcément en psychologie. Les mêmes blouses blanches gloussent nerveusement précisant que l'essentiel est que le père de Clémence ait été bien opéré. Le célèbre professeur psychiatre est étonné. Il n'était pas au courant de ces faits insiste-t-il.
Clémence rappelle aux médecins que son père est sorti de la clinique avec une embolie, que la maison de retraite à du soigner. Elle leur demande de se souvenir de la gêne qu'il avait alors et qu'elle leur avait signalée. Il avait subi une très forte baisse du taux d'hémoglobine, avait le teint jaune, respirait difficilement, avait des mouvements très lents. Elle comprend et regrette que la décision d'hospitalisation d'urgence ait été prise de la sorte. Elle les félicite du choix de l'hôpital, où le personnel s'est attaché à s'occuper correctement de son père. La convalescence à la suite de la transfusion s'est déroulée le mieux possible. Elle n'arrête plus de parler. Elle veut des détails. Elle pose des questions. Elle rappèle avoir refusé les investigations poussées et les examens de l'intestin et du côlon, du fait que son père vient juste d'avoir 89 ans.
- Qu'ont dit les médecins de l'hôpital ? Quel diagnostic ont-ils posé sur les saignements ? D'où lui venait ces pertes de sang, pourquoi ce taux d'hémoglobine tombe à 6,5 % ? À quoi était-il du ?
Il est vrai qu'elle a refusé les examens complémentaires d'investigations proposés par l'hôpital. Elle indique aux blouses blanches avoir entendu les médecins lui confier
- Maintenant qu'il est dans notre établissement nous allons le transfuser d'urgence, mais cela n'était pas forcément urgent. Mais surtout, nous allons lui donner de l'énergie, du tonus. Ce que nous faisons dans des cas similaires, nous donnons de l'EPO, magnifique excitant.
Les deux blouses blanches gloussent de satisfaction et expliquent que son père est dorénavant dans une forme éblouissante, à la limite d'ailleurs d'un trop plein d'énergie et d'agressivité. Elle les regarde durement et leur explique que tout cela est très bien, et que d'ailleurs, elle retrouve enfin la personnalité de son père.
- Mais quand même, dit-elle, il était mourant il y a deux mois et maintenant, il est furieux et agressif.
Clémence n'en a pas fini avec ses questions et demande pourquoi en novembre dernier, avant l'hospitalisation d'urgence, son père décrivait être dans un jardin, rempli de roses blanches. Il y voyait son frère qui l'appelait à le rejoindre. Clémence explique que son oncle est mort exactement à la même époque et que son père et lui sont frères jumeaux.
Les blouses blanches prennent un air très gêné et restent silencieuses. Personne ne sait quoi dire. Le silence s'installe.
Le psychiatre finit par prendre la parole et formule une explication, sur les hallucinations, la gémellité, enfin une réponse que personne ne croit et n'entend vraiment. Chacun s'interroge. Clémence répète que ce qu'elle a vu et entendu du comportement de son père en novembre dernier est insupportable, qu'elle l'a signalé à l'époque, et qu'elle souhaite que cela ne se reproduise plus. Clémence ne veut pas les accuser directement de négligence. Elle sait très bien puisque l'hôpital le lui a expliqué, qu'en fait son père a failli mourir étouffé. L'oxygène n'était plus transporté au cerveau. Ses hallucinations étaient directement liées au manque d'oxygène. Il mourrai lentement à petit feu.
Elle laisse les médecins comprendre les sous-entendus. Les visages sont crispés, les sourires ont laissé la place à des rictus. Clémence est bien contente, le message passe bien. Pour finir, elle dit leur accorder à nouveau sa confiance. Personne n'est dupe. Le psychiatre remercie et lui assure que son père sera pris en charge de la meilleure des façons.
C'est l'heure de se dire au revoir. On se serre fermement la main, sans sourire. Certains yeux bien plantés cherchent sans les trouver les regards fuyants. Elle donne rendez-vous trois mois plus tard pour un bilan de l'état de son père.
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