Chapitre 5
10 ans ont passé. Mathilde, Anna et Maria vivent toujours dans l'immeuble. Anna n'a pas changé. Elle est toujours d'humeur et de silhouette aussi juvénile. Maria et Anna se retrouvent souvent pour bavarder de tout et de rien. Elles s'apprécient tous les jours un peu plus. Anna est devenue la marraine du 4ème enfant de Maria.
Mathilde n'a toujours pas réussi à rentrer en contact avec sa voisine fascinante. Elle a sombré dans la paranoïa et passe le plus clair de son temps derrière sa porte, ou sa fenêtre à espionner les habitants de son immeuble, ses voisins d'étage, mais surtout Anna. Elle ne travaille plus. Elle a été licenciée, il y a cinq ans et n'a pas pu retrouver du travail depuis. Elle ne sort presque plus de chez elle, sauf pour quelques courses. Personne ne lui rend visite. Son véritable compagnon, c'est le verre de vin qu'elle s'offre à tout moment de la journée. Son tempérament naturel, conjugué aux verres d'alcool qu'elle s'offre, font que Mathilde n'est plus une jeune fille fragile et sportive. Elle est devenue une femme alcoolique, perdue et solitaire, celle que l'on évite dans l'immeuble. Maria ne l'a pas abandonnée. Elle essaie de lui parler, mais se rend compte que quelque chose s'est déréglée en Mathilde. Cela avait commencé par sa passion dévorante et obsessionnelle pour Anna, cela a continué.
Aujourd'hui, Maria distribue le bois de chauffage que son mari, Tony a ramassé au Bois de Boulogne. Les habitants pourront faire du feu dans leur cheminée. Le chauffage collectif n'est pas assez puissant. En dix ans, les saisons ont bien changé. Le printemps a disparu, l'été n'existe plus et l'hiver est rigoureux et glacial. Cette année, le mois de novembre est particulièrement froid.
- Non, mais là, je vous dis, c'est incroyable. Ça fait maintenant quelques jours que des mini pingouins ont envahi la parking, prévient Maria. On ne peut pas faire comme si de rien n'était. Moi, je ne sais pas quoi faire. Ça amuse les petits, mais bon. Et puis Tony, c'est pas à lui de s'en occuper, il faut une entreprise. Une vraie.
Anna est incrédule. Des mini-pingouins ? Maria est bien gentille, mais au Portugal, on ne connait pas de pingouins. Elle propose d'aller dans le parking pour voir ce que Maria a encore imaginé. Maria est bien gentille, mais depuis 15 ans qu'elle travaille dans cet immeuble, elle a déjà laissé échapper, son chien, ses hamsters, son furet, et à chaque fois, elle disait qu'ils n'étaient pas elle. Alors, qui peut affirmer que ces pingouins ne sont pas à Maria ?
Ce qu'elle voit la laisse stupéfaite. Ses pensées se bousculent dans sa tête. Maria a raison. Ces animaux sont nombreux, il y en a 15, des adultes et des jeunes. On dirait qu'ils se sont bien installés. Cela doit faire quelques temps qu'ils sont là. On voit bien qu'il y a des petits et leurs parents. Elle n'a pas pu les mettre en cage. Elle ne s'est pas complètement trompée. D'accord, il y a des animaux que l'on a pas l'habitude de voir. La Seine a débordé, il y a quelques mois. Depuis, elle est gelée, on peut marcher dessus. Ils ont du venir par là. Comment ?
Anna s'approche d'eux. Ils ne sont pas peureux. Ils sont de petite taille, environ 65 cm de hauteur. Ils n'ont pas bien l'air lourds et doivent peser environ 5 kg. Ils ont une tête noire, avec un bande blanche qui commence derrière les yeux et descend jusqu'à la gorge. Anna les reconnaît. Ce ne sont pas des pingouins. Ils ne volent pas. Ce sont des manchots, des manchots de Humboldt. Les manchots de Humboldt nichent sur les îles et côtes rocheuses d'Amérique du Sud. Anna se souvient en avoir vu lors d'un voyage au Pérou. Elle sait que ces animaux ont besoin qu'il fasse froid, qu'ils alternent la chasse pour leur nourriture et leur sommeil. En fait, la cave sombre et humide est l'endroit parfait pour leur cachette et leur repos. Mais Anna s'interroge pourtant de leur survie et de la manière dont ils se nourrissent.
- Maria, il faut prévenir le reste des habitants de l'immeuble. Ne gardons pas cette information pour nous.
La gardienne de l'immeuble, accompagnée de Anna, monte au 6ème étage pour prévenir le Président du Conseil Syndical, Gérard Spina, qu'une quinzaine de manchots ou de petits pingouins ont envahi les caves et le parking. Évidemment, son scepticisme prend le dessus. Il pense que décidément, s'il fallait encore une preuve, la voilà, les femmes, comme toujours s'emballent, alors que les hommes restent calmes. Accompagné de ces dames, il part en reconnaissance, voir à quoi ressemble l'ennemi.
Ses mots ne sortent plus de sa bouche. Une colonie de manchots. Des adultes, des couples et des petits. En s'approchant, il ne peut qu'entendre le vacarme assourdissant issu de ces petites bêtes. Il n'est pas du tout attendri par le spectacle sous ses yeux. En revanche, son regard s'attarde sur les détails, comme les plumes, les déjections, les bouts de nourriture qui se mêlent et commencent à recouvrir le sol.
En bon militaire à la retraite, il propose tel Napoléon élaborant une stratégie militaire d'exception, de réfléchir, avant d'établir un plan de bataille qui permettra de libérer l'immeuble des envahisseurs. Il décide de convoquer d'urgence une assemblée générale extraordinaire de crise, réunissant tout l'immeuble, pour le soir même décider de la conduite à tenir pour ces volatiles. Les propriétaires, mais aussi les locataires se retrouvent ainsi ensemble pour échanger leurs idées.
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