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Harcèlement professionnel

En rentrant de vacances, Martine a tout de suite remarqué que son bureau a été fouillé en son absence. Les dossiers ont été déplacés et mélangés, ils ont été ouverts, et les documents placés à l’intérieur ne sont plus dans le même ordre. Martine sans être maniaque, sait très bien où elle range, ou ne range pas ses affaires. Quelqu'un avait fouillé, quelqu'un de pas très soigneux, et pas habile pour que cela puisse être aussi évident, à moins, que cela ait été fait exprès.
Isabelle passe régulièrement devant le bureau et fait mine de ne pas savoir que Martine est présente. Elle donne l'impression d'être régulièrement pressée, et passe à grandes enjambées bruyantes. Martine sursaute à chaque fois. Les pas d'Isabelle claquent, résonnent sur le sol. Sa démarche est lourde, elle fait de grands pas, comme si elle enjambait des rivières et que cela lui donnait la possibilité de marteler sa force. Elle est chaussée de santiags. Jamais les mêmes. Elle doit les collectionner car Martine a remarqué qu’elles sont différentes chaque jour. Il y a les noires ensanglantées, parce qu'elles ont des tâches rouges autour de la botte et à la pointe, il y a les noires et marron ajourées à la mode des cow-boys, comme si elles sortaient directement de la boue des marais, il y a les bicolores blanc et noir, plus élégantes pour les soirées et puis celles qui de couleur unie noire, plus adaptées à la vie quotidienne. Elles sont bien entretenues, bien cirées, bien brillantes. Isabelle n'est jamais en jupe. Elle ne suit pas vraiment la dernière mode. Elle porte des pantalons noirs ou marrons à pinces. Elle met des chemises blanches, dont on voit le soutien-gorge en transparence, pas de la jolie dentelle, mais du soutien-gorge de maintien. Elle se permet une fantaisie de couleur, par le pull-over qu'elle glisse sur ses épaules, et dont elle noue les manches sur le devant de sa poitrine, lui faisant ainsi une troisième proéminence centrale.

Dix jours après être rentrée de vacances, prenant son courage à deux mains, Martine traverse le couloir vers le Sud, vers le bureau d'Isabelle pour lui demander un rendez-vous officiel. « Ne vous inquiétez de rien, j'ai repris en main votre service. Dorénavant, j'en suis la directrice, tous vos dossiers passeront par moi ». Surprise, Martine ne dit rien sur le moment et décide de coopérer pour surtout ne pas créer d'incident. Martine a 54 ans, une carrière bien remplie derrière elle. Elle a quitté Paris il y a 6 ans, pour s'installer en Bretagne avec son mari, Alain. Elle occupe maintenant ce poste de responsable de la communication dans une mairie. Il est devenu homme au foyer, du moins ce qu'il en reste. Le fils d'Alain est mort. Il avait 20 ans. C'est Martine qui l'a trouvé et depuis elle passe ses nuits sans pouvoir trouver le sommeil. Elle essaie de ne plus penser au désastre de leur vie, et aux dégâts provoqués sur les émotions de ce jeune homme. Martine travaille à surmonter sa tristesse, son désespoir. Elle a juste besoin de temps, le temps de s'apaiser, le temps de respirer. Elle connaît son métier par cœur, depuis le temps qu'elle dirige des équipes, toujours dans la bonne humeur et l'harmonie. Elle a toujours été appréciée. Elle sait partager, elle a toujours un petit mot gentil pour chacun, malgré sa douleur, son deuil. Elle sait rédiger des communiqués de presse efficaces, elle sait transmettre aux journalistes la bonne information, elle sait valoriser les actions et les projets de son administration. C'est une grande professionnelle dont on loue volontiers l'indépendance, depuis 30 ans qu'elle travaille dans le secteur public.

Et justement, Isabelle fête ses 30 ans. Pas 30 ans d'expérience, mais 30 ans d'arrogance ! Elle demande à Martine de lui rendre compte de ses activités sous forme de tableaux et d'indicateurs dûment choisis. Isabelle s'étonne que Martine n'ait pas eu l'idée plus tôt de mettre en place un tableau de bord qui servira de « véritable instrument de stratégie et de pilotage, et qui permettra d'évaluer l'activité du service ». Le nombre de journalistes, de papiers imprimés, d'exemplaires envoyés, d'abonnés, de lecteurs, d'articles, de photos, de phrases, de signes, de virgules, de points : un tableau à 30 colonnes récapitule mentalement Martine, chaque chiffre doit être utile, se console-t-elle. Et puis Isabelle, souhaite que les 30 élus soient destinataires des articles rédigés par l'équipe. Elle demande donc à Martine de superviser elle-même les 100 photocopies recto-verso. Superviser, enfin faire elle-même. De toutes les façons, Martine n'a plus d'assistante pour l'aider dans les tâches d'exécution. Et puis, il est préférable que Martine n'envoie plus de mails directement. Il vaut mieux qu'elle prépare des brouillons qu'elle soumettra à Isabelle. Martine obéit. Elle prépare donc tous les jours les 10-15 mails qu'elle aurait pu envoyer. Elle les soumet à Isabelle, qui après ses corrections, les envoie. Les couleurs de l'affiche ont été mal choisies, elles ne sont pas en harmonie avec le texte et ne correspondent pas à ce que souhaite la hiérarchie. Martine obtempère, en se disant que ce n'est pas très important cette histoire de couleur et qu'il vaut mieux céder. Parfois, malgré son dévouement, Martine s'étonne et c'est plus fort qu'elle, elle précise à Isabelle, qu'aujourd'hui, elle veut du rose, mais qu'hier elle voulait du bleu. Évidemment, Isabelle voit tout d'un coup rouge et crie : « vraiment, vous ne comprenez jamais rien à rien ? Je vous l'ai dit plusieurs fois. Je veux du rose. Décidément, votre cas est désespéré. Je ne suis pas étonnée de ce qui est arrivé dans votre famille ». Martine n'a pas compris sur le moment. Elle a juste pris une grande inspiration, puis une deuxième.
Maintenant, l'habitude est prise. Isabelle ne fait plus de sous-entendus et d'allusions. Elle attaque directement. « J'ai remarqué que vous n'étiez pas vraiment inspirée par le sujet des déjections canines. Pour nos concitoyens, c'est un sujet à enjeu. Savez-vous que de la propreté des rues dépend bien souvent l'élection de notre élu ? Vous n’en aviez pas saisi l’importance. J'ai repris entièrement votre article, c'était bien plus simple de tout refaire que de le corriger. Rien ne convenait. La prochaine fois, si vous le pouvez, essayez de faire mieux."
Et puis Martine confond. Elle se trompe et souvent retient l'inverse de ce qu'on lui dit. Elle a honte. Pour aider sa mémoire défaillante, elle décide de rédiger sur son cahier de notes tout ce que lui dit Isabelle. Isabelle lui reproche de tout noter en permanence, cela lui est désagréable. Martine se justifie, ce qu'Isabelle n'aime vraiment pas. « Ce n'est pas efficace. C'est pourtant tellement plus simple de se souvenir ». À moins que Martine « souffre de désordres mémoriels dus à son âge. A-t-elle une hérédité qui pourrait attirer l'attention et expliquer cette soudaine volonté de tout noter ? »
Petit à petit, Martine se rend compte que sa pensée se brouille, s'emmêle, se décompose, s'envole en fumée. Elle est fatiguée. Elle ne dort plus que 5 heures par nuit. Elle se sent incomprise, elle voudrait qu'on l'écoute.
Même la photocopieuse refuse de fonctionner correctement quand Martine s'en sert. Bourrage papier. Oui, mais où attraper ce papier soi-disant coincé ? Elle pleure.
Le maquettiste a trouvé un autre poste dans une autre mairie. L’assistante déménage et suit son mari dans une autre région. La chargée de communication décide de compléter sa formation et reprend des cours à l’université pour décrocher un master. L’équipe se délite. Tous partent les uns après les autres. Martine voit bien que tout autour d'elle dérape? Elle s'agrippe à son travail. Elle n'y arrive plus. Ses amis, ses collègues, tous ceux qui l’apprécient lui demandent de ne pas résister, d’abandonner, de faire autre chose. Ils lui disent que la partie ne sera jamais gagnée contre Isabelle. Ils lui conseillent de fuir, de changer de poste, de retourner à Paris, de renoncer. Martine ne sait plus. Elle croit qu'elle n'arrive plus à rien. Elle pense qu’elle est inutile, qu’elle ne sert à rien. Renoncer, mais pour faire quoi d’autre ? Martine est sur la bonne voie. Son changement de vie se prépare.

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