
Je suis le fils de la forêt. J’ai grandi dans l’odeur de la terre, à l’ombre des anciens. Ils m’ont raconté la vie végétale. Les racines, les mousses et les lichens. Ils m’ont dévoilé l’histoire des arbres, de notre montagne, des animaux qui se réfugient parmi les nôtres. Les chevreuils et les cerfs qui dévorent notre écorce.
Je sens couler dans mes veines le martyre des sapins de la forêt des Vosges. J’entends leur douleur, leur arrachement, quand l’homme vient couper les branches, sacrifier les plus faibles, les enlever, pour les emmener dans des camions de souffrance. Il ne reste plus que l’odeur de la résine qui se mêle à celle du bois coupé et recouvre le champ de bataille piétiné.
J’ai entendu les arbres quand ils ont été débarqués en usine, débités, rapés pour être transformés en pâte à papier, puis en rouleaux. Leur cri retentissait dans ma sève.
Je suis le fils de la forêt et de l’eau. Des fleuves et de leurs affluents, des rivières et des sources au creux des montagnes. Je suis aussi le fils des cascades et des tourbillons. Je connais les secrets de l’eau qui surgit des profondeurs, qui perle de la colline et qui redescend dans les vallées. Je connais l’odeur des buissons, des plantes et des fleurs. Au printemps, je chantais avec les oiseaux qui venaient boire dans nos rivières. Je verdissait de ce bonheur. Maintenant, le bruit aigu de la scie trouble le silence de la forêt.
Je suis le fils de l’eau de pluie et de l’eau du ciel qui rendent les terres fertiles. Je me souviens des sols d’argile humides et de l’odeur de la glaise. Du haut de mes cimes, dans ma montagne, je guettais les nuages les plus sombres, ceux qui donnaient l’eau qui nourrissait cette terre et caressait mes branches. Aujourd’hui, j’entends les gouttes de pluie frapper le toit et les vitres de l’usine.
Je connaissais les résidus chimiques de l’eau. Les pluies acides. Et les polluants, même ceux dont les hommes ne parlent pas. Le dioxyde de souffre et l’oxyde d’azote que les cumulus pollués déposaient sur mes épines jaunies de maltraitance et qui me brûlaient. Je découvre aujourd’hui l’odeur d’une eau qui me rappelle celle des hommes morts gazés pendant la guerre.
J’étais le fils de la forêt et de l’eau. L’homme a coupé mon tronc, et m’a envoyé à l’usine, comme tous les autres arbres. Il me jette dans des machines, m’aplatit, me presse, me sèche, m’enduit, me couche et me roule pour que je devienne papier. Papier blanc, papier cadeau, papier bible, ou papier journal. Les hommes n’aiment pas ma couleur naturelle beige. Ils ont trouvé comment me changer. C’est l’eau de Javel, dont ils m’aspergent, qui m’aplatit, me réduit. Cette eau n’est pas la mienne. Je suffoque avec l’odeur de chlore tandis que de douleur je blanchis.
L’homme me passe dans une machine pour me massicoter, me couper, me démanteler. Proprement, sans hésiter, d’un coup sec et droit. Simple. Brutal. Je me tais désespéré. La machine me rend rectangle, 10 sur 15 cm. Puis, elle m’immobilise et me marque de plusieurs lettres chaudes qui fument quelques instants. Au milieu, en majuscules. On me glisse sur le haut de la pile. J’y rencontre d’autres papiers.
Je suis le fils perdu et emprisonné. J’ai rêvé ma liberté dans la forêt des Vosges et l’homme m’a mis dans une enveloppe avec des frères, des cousins, des papiers, des photos. Nous avons uni nos voix pour appeler. Il ne s’est rien passé. Juste le bruit de la machine qui nous trie et nous enferme. Alors, nous avons attendu, dans le noir, pressé les uns contre les autres, à nous réconforter.
Au tour de l’enveloppe d’être bringuebalée, manipulée, jetée, de cartons en case, de case en trieuse, de trieuse en panier. Pour arriver dans une boîte aux lettres. Un matin, la femme a déchiré l’enveloppe, s’est exclamée que « les élections, c’est toujours la même chose, je ne vais pas lire les programmes des candidats. Je sais déjà pour qui je vais voter ».
Je suis le fils de la forêt. Je finis ma vie à la poubelle, papier déchiré, froissé, humilié. Pourtant, j’ai grandi dans l’odeur de la terre, à l’ombre des anciens. Ils m’ont raconté la vie végétale. Les racines, les mousses et les lichens. Ils m’ont dévoilé l’histoire des arbres, de notre montagne, le chant des oiseaux et la vie de la Nature.
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