
C’était un dimanche de printemps et je venais de courir pendant 3 heures sans m’arrêter. J’avais eu des insomnies toute la nuit, un cafard à tourner en rond dans mon lit, et ce matin dès l’aube, j’avais fui. Mes affaires étaient bien rangées dans ma chambre et je n’avais eu qu’à tendre le bras pour attraper et enfiler un bermuda à carreaux jaunes. Je l’avais à peine sur moi que déjà, je ne pensais qu’à une chose, tenter de m’évader des barreaux de ce foutu vêtement.
J’avais peu d’amis. Aussi loin que je me souviens, j’ai toujours été timide, à baisser la tête, à ne pas regarder dans les yeux, et à ne pas savoir quand m’approcher des autres, de ceux de la classe. On m’avait donné des conseils, des adultes, parler de ce que j’aime, de ce qui je connais, mais les autres, je l’avais remarqué ne s’intéressent pas aux mêmes sujets que moi. Mes centres d’intérêt, c’est pas les leurs. Je leur parlais animaux sauvages, tigres, lions, dressage des animaux. Personne ne me répondait. Ou plutôt, on se moquait.
Alors j’avais essayé autre chose : le dernier match de foot et le dernier champion. Je n’y connaissais rien. Ca se savait. Ca les faisait rire. Tout le monde se moquait. Aujourd’hui, le temps a un peu passé, et je me rends compte qu’ils m’aimaient bien, malgré tout. Au moins, j’étais celui dont on s moquait, c’était bien que cela soit moi, au moins ce n’était pas eux.
Quand je ne faisais pas mes devoirs, il y avait toujours quelqu’un pour me laisser copier sur le coin d’une table juste avant le cours. De la solidarité. c’est arrivé que le prof s’en rende compte. Boum, sanction, mot dans le carnet de correspondance. Punitions, lignes à écrire ou mots à recopier à l’infini. Et puis évidement, la sanction ultime. Zéro. En général, je n’avais pas de bonnes notes. Beaucoup de punitions à l’inverse. Ca m’était égal.
Ma mère avait une obsession du bermuda. Elle m’en avait acheté 4 cette année. Pas de pantalons, que des bermudas. Mes seuls vêtements. Eté comme hiver. Automne comme été. De toutes les couleurs. de tous les tissus, des fins, des épais, des rugueux, des piquants. Jamais de doux. Bleu ciel, bleu marine, noir, marron. J’étais enfermé dans ces carreaux, les genoux et le bas de la jambe à l’air. Je roulais mes chaussettes à la cheville. je ne voulais pas qu’on voit les dessins ridicules ou les losanges dont elles étaient affublées. Quand j’étais en primaire, dans la cour de récréation, je suscitait des questions, celui qu’on voulait absolument débarrasser du bermuda à carreaux. C’est comme ça que j’ai découvert que mon seul salut c’était de courir. Je m’entraînais tout le temps. Dans la cour, en rentrant chez moi, dans la forêt, sur les chemins, sur les trottoirs. Je courrais. Je dévalais. Je courais plus vite que ceux de la cour de récré. Ils pouvaient bien me poursuivre à 3 ou 4. Je les semais à chaque fois. Ils n’arrivaient pas à toucher à mon bermuda.
Mes parents vivaient dans une maison avec un grand jardin. Ça avait l’apparence d’une jolie famille. Et ça discutait, ça se disputait, des engueulades, des cris, des pleurs.
Alors, les parents se défoulaient sur nous. Claques, punitions, cris, engueulades. Tout allait de travers, rien n’allait bien. J’étais leur fils, leur chose. Je devais me conformer à ce qu’ils attendaient d’un garçon et je n’avais pas d’autre choix que de faire ce que eux avaient décidé. Je devais réussir à l’école, être sportif.
Dommage, je n’étais ni l’un, ni l’autre. J’avais échoué à m’intéresser aux sports de ballon, d’épée ou de natation. Je n’aimais rien d’autre que de rêver avec mes peluches d’animaux. Je ne retenais pas la table de multiplication au delà de 5. Je ne pouvais pas. Mes parents n’aimaient pas mes résultats scolaires.
Mon père distribuait des gifles, de préférence le vendredi soir. Il revenait de son étude, il avait « eu une journée difficile avec des clients et des dossiers compliqués ». Alors, le vendredi soir, il voulait qu’on lui fiche la paix. C’était le moment où ma mère lui susurrait que j’avais été puni en classe. Et bam. Une. Souvent deux. Je me prenais une violente chaleur sur la joue gauche, puis le droite les fins de semaines chargées. Ma mère ne disait rien, elle préparait le diner dans la cuisine et faisait semblant de ne pas entendre, de ne pas savoir. Mon père la retrouvait plus tard dans la cuisine, et ils s’enlaçaient.
Avant-hier, après la séance de vendredi soir, j’ai été puni toute la journée du lendemain. Privé de sortie, de sortie de chambre. Juste le droit d’aller manger dans la cuisine. J’étais sec de pleurs. Ce matin, dimanche, quand je me suis levé, j’ai décidé de partir. De changer de vie, de quitter, d’aller aussi loin que je peux. J’ai pris mon sac à dos. J’ai enfoui le portefeuille de mon père, une bouteille d’eau, des tartines. une boussole, un slip et des chaussette des rechange. J’ai enfilé mes Nike jaunes. J’ai claqué la porte de la maison. J’ai enjambé le mur. Je cours. Je ne sais pas si je vais m’arrêter.
C’est un dimanche de printemps, le jour s’est levé, le temps est encore frais et humide. La forêt est silencieuse. Elle se réveille doucement. Quelques feuilles de chênes bruissent agitées par le souffle chaud du matin. J’ai vu le jour il y a très longtemps dans la forêt de pins des Landes. Je suis né au printemps, au moment des bourgeons et des fleurs naissantes. Je sais aussi l’été et ses chaleurs étouffantes, l’automne et ses feuilles mortes, l’hiver et la vie suspendue.
Eric, mon ami écureuil est venu me voir ce matin. Il saute sur mes branches, fait quelques aiguilles. Il ramasse les pignons des pommes de pins. Il s’agite. Il doit informer la forêt. Il regarde partout, à droite, à gauche. Il court, il descend, il monte. Il a ramassé quelques glands, qu’il a mis à l’abri dans mon ventre. Eric est affairé. Il s’arrête, les joues remplies de ses trésors et me confie « Il se chuchote qu’un jeune garçon chaussé de lumière, court dans la forêt rejoindre la vie rêvée des mystères ».
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