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Papi Auguste



Il repose la carte postale que Marie vient de lui adresser et dans laquelle elle raconte ses vacances.

Je ne sais pas pourquoi, mais cette gamine me touche. J'ai 85 ans, 5 enfants, 15 petits enfants, 18 gars et 2 gamines. Mes enfants, je ne les ai pas vus grandir. J'étais très occupé à gagner ma vie, ramener de l'argent, faire vivre ma famille. Une femme et 5 enfants à entretenir, ça coûte cher. Bon, ma femme, la mère, elle n'était pas trop dépensière, elle faisait attention avec l'argent. Tous ces mômes, ça pose de sacrées responsabilités. Alors, à la maison, les gars, ils avaient intérêt à bien se tenir. Moi, je les calmais avec le martinet. Je faisais des distributions toutes les semaines. Ils se mettaient tous en rang, ils baissaient leur pantalon, et pas de chichi, chacun recevait sa punition. Ils ne savaient pas pourquoi ils étaient punis. C'était pas grave. Pas de jaloux. C'était pour les empêcher d'imaginer des conneries pour plus tard. Ah, les martinets, les gars croyaient que quand on coupait les lanières, ça faisait moins mal. Et bien non. C'était pire, ça faisait encore plus mal, avec les lanières raccourcies. Alors, quand même, ils me faisaient un peu de peine, ces petits gars. J'en ai racheté des martinets. Après la correction, j'avais la paix. Ils se tenaient tranquilles. La mère, elle s'en fichait du moment qu'il y avait du silence. Elle ne m'empêchait pas de les redresser au martinet. À l'époque c'était normal. Aujourd'hui, on dirait qu'ils sont élevés à la dure.

Marie, c'est la fille de Charlie, mon fils Charles. C'est la petite dernière de la tribu, la 20ème descendante de mon nom, et la dernière d'une famille de 4 gars. Charlie n'y croyait plus. Marie c'est comme un miracle pour lui. Elle est douce, elle est tendre. Cette gamine c'est elle qui est venue vers moi. À peine elle marchait, qu'elle courrait m'embrasser ou grimper sur mes genoux. Un jour elle m'a dit " Papi, regarde " ça m'a fait tout drôle. Dans la famille, ils m'ont regardé, parce que bon, personne ne m'avait jamais appelé comme cela. Mon nom, c'est Bon-papa, pas Papi. Papi, je n'aime pas ce nom. Ça fait vieux. Bon-papa ça fait respectable. Et pourtant, je n'ai rien dit, j'ai laissé la petite Marie m'appeler Papi.
Cette gamine m'a apprivoisé. Elle n'a jamais eu peur de moi, même quand je faisais des grimaces. Bébé, elle riait de mes rictus. C'était la seule. Les autres, ils ont tous pleuré plus fort les uns que les autres. Quand je fronçais les sourcils pour gronder, elle souriait, tapait des mains et criait " encore ".
Cette petite est incroyable. Elle a réussi à faire ce qu'aucun des enfants ou des petits enfants n'avaient osé. Elle me donne envie de la protéger, comme on ferait avec une petite poupée fragile. Ses quatre frères ne sont pas toujours très gentils avec elle. Mais son père Charlie, il est complètement fou d'elle. Il l'appelle " Ma princesse ". Pour, moi, c'est une " petite fée ".
Quand elle apparaît quelque part, elle illumine la pièce. Je ne sais pas pourquoi, mais tout devient clair. On dirait qu'elle provoque un halo autour d'elle. Ces cheveux blonds créent une réaction chimique curieuse, ils brillent dans la nuit. On dirait des étoiles qui scintillent. Quand elle s'arrête de jouer, et qu'elle est tranquille, je la regarde respirer. Je souris malgré moi, je sens fuir toute idée de tristesse ou de nostalgie. Je me sens vivant, presque ému.
Pour Marie, je resterai des heures assis dans un fauteuil, sans bouger, à lui lire des contes de fées, ou à lui raconter des histoires de château, de princes et de princesses. Elle aime bien toutes ces histoires d'enfants. C'est drôle, ça la fait rêver. Ça m'amuse tous ces princes qui épousent des princesses pour la vie. Quand on se promène, elle me donne sa petite main. Dieu, qu'elle est petite et délicate. J'ai peur de la broyer, elle est si fine, elle est si fragile. Alors, je prends soin d'elle. Je lui parle, je lui donne des conseils, je lui apprends à se défendre contre ses frères, contre les autres. Depuis que ma femme est morte, Charlie me demande d'aller chercher la gamine à la sortie de l'école. Je ne l'avais jamais fait, pour aucun des enfants ou des petits enfants. C'est bizarre tous ces parents qui attendent à la sortie. Je l'amène à la maison. En attend̈ant que ses parents arrivent, je lui prépare des tartines au chocolat. Elle les dévore. Lundi dernier, elle m'a dit " Papi, je t'aime parce que tu fais de très bons goûters ". Quand on est tous les deux, elle me raconte l'école, ses copines, la maîtresse, la cour de récréation. Ça n'a pas beaucoup changé tout ça. Et pourtant j'ai 8 fois son âge.

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