Nous roulions depuis six heures déjà. Nous avions quitté Paris de bonne heure, et nous dirigions vers l'Italie. Si les enfants avaient été sages durant les premières heures du trajet, ils commençaient à s'énerver, à se disputer et à envier ce que chacun possédait.
- Maman, il déchire les pages de mon livre.
- Maman, elle joue avec mon dinosaure.
- Il m'a tiré les cheveux !
J'avais envie de les abandonner sur une aire d'autoroute, de me débarrasser d'eux définitivement. Évidemment, cette pensée me faisait ressentir une vague culpabilité. Je rêvais de cette situation comme d'une possibilité lointaine et si agréable. J'en étais arrivée à me dire que je comprenais bien ce que peuvent éprouver les parents qui déclarent avoir oublié leur enfant, dans un parking, un magasin, un jardin. Un geste manqué, inadmissible dans notre société bien pensante, mais si enviable. Plus les enfants grandissaient, plus ils m'échappaient. Ils avaient de moins en moins besoin de moi. Leurs centres d'intérêts s'éloignaient des miens. Je n'avais rien à leur apprendre, rien à leur dire, et presque plus rien à partager.
Régis était concentré, comme d'habitude, lorsqu'il prenait le volant. Il mettait son point d'honneur à garder la voiture le plus longtemps possible, sans faire de pauses, en évitant de me la confier. Il déclarait avoir peur de la façon dont je conduisais. Il était impossible de lui parler dans ces moments là, il n'écoutait pas. D'ailleurs, lors de mes tentatives, il refusait de me répondre. En revanche, la dame du GPS avait le droit de parler, de sa voix suave imbécile. Il trouvait cela très drôle de lui répondre, en lui susurrant, "oui, femme, je t'obéis ".
Je n'en pouvais plus de cette atmosphère déglinguée de famille bancale, entre les trois enfants qui hurlaient, le mari jamais content et ces vacances italiennes dont je connaissais pertinemment l'issue fatale, la promesse d'un ratage en bonne et due forme. Régis voulait donner une chance à notre couple, ne voulait pas la séparation, certainement de peur d'avoir à s'occuper des enfants, et souhaitait me garder comme une bonne épouse aimante à la maison, disponible selon ses désirs et ses envies.
Ma vie me faisait souvent pleurer. Je m'occupais des enfants, allais les chercher à l'école, leur préparais le repas de midi et du soir, faisais le ménage, les courses, les lits. Je n'avais aucun temps à moi. Régis avait une bonne situation, il était le Directeur des ventes de la zone est-pacifique. Autant dire, que de retour de ses déplacements professionnels en Asie, il revenait détendu et la mine réjouie, peu gêné par le décalage horaire. Je n'en avais rien à faire de cette vie là. De toutes les façons, il ne me la faisait pas partager. Je n'en connaissais rien.
Absorbée par mes idées sombres, et tout à l'envie de me sortir de ce marasme familial, me vint une idée lumineuse. Si je ne pouvais abandonner les enfants et le mari sur le bord de l'autoroute, peut-être pouvais-je disparaître avec un routier. Il m'aurait emmené dans son camion, j'aurais connu sa vie d'errance et pourtant régulière : les embouteillages, les amitiés, les plats cuisinés dans la partie arrière du camion, les Klaxons, les feux de croisements, les phares de la nuit. J'aurais vécu nue dans sa couchette, l'attendant pour ressentir le grand frisson. Avec lui, j'aurais satisfait toutes mes envies de femme, de liberté et d'autonomie. J'imaginais ce routier, son grand corps, ses gros bras, son torse bombé et velu, sa chaîne en or, sa gourmette au poignet, et son air viril et animal. Je le voulais lui et ses manières, tellement différentes de celles de mon mari.
Alors voilà, ça s'est passé dans les toilettes pour Dames. Régis s'était enfin arrêté pour faire le plein. Les enfants étaient descendus de la voiture pour se dégourdir les jambes et pour m'empêcher de profiter d'un peu de tranquillité. Je les emmenais aux toilettes, en espérant que l'un se perde, que l'autre se noie, et que le troisième soit enlevé par un exhibitionniste pervers. Les monstres enfin repartis vers le parking, je me suis retrouvée seule dans les toilettes pour Dames. J'ai choisi le lavabo de droite, au bout de la rangée, le dixième avais-je compté machinalement J'ai pris mon temps pour me laver les mains. Faire couler le savon, le recueillir au creux de mes paumes, le faire glisser, mousser. Pour sécher mes doigts, je les ai introduits dans l'appareil Dyson, celui qui vous enlève fort bruyamment en 15 secondes toute trace d'humidité et qui par le souffle puissant vous masse chaque cm2 de peau.
Puis, je me suis regardée dans le miroir. J'étais seule. Je me regardais. Je me disais :
- Vas-y, c'est maintenant, tu pars. Tu attrapes le 1er venu. Tu lui sautes dessus. Et tu pars, vite, très loin.
Il n'y avait personne. Personne aux toilettes pour Dames, personne dans la station service. J'attendais. Une femme est arrivée, accompagnée de sa petite fille. Je ne bougeais pas. J'attendais encore. Je me regardais dans le miroir. J'écoutais les voix autour de moi, sans bouger. Un car de touristes venait de déverser ses occupants. Une queue immense commençait à se former. J'étais bousculée devant mon lavabo. Soudain, alors que je ne l'attendais plus, le routier de mes rêves est apparu dans le miroir. Beau comme un Dieu. Brun, musclé, des cheveux épais portés aux épaules. Son débardeur mettait en avant sa musculature puissante et virile. Il était jeune. Il avait l'air frais. Sa peau brillait. Ses mains petites et larges aux doigts trapus me promettaient des caresses tumultueuses. Il s'est approché de moi, comme s'il m'avait reconnue, comme si nous nous connaissions, comme s'il savait que je l'attendais. Il m'a prise dans ses bras, m'a soulevée et m'a embrassée. Nous nous sommes réfugiées tremblants dans les toilettes. Nous avons fait l'amour passionnément, excités, remplis de désirs l'un pour l'autre. Mon plaisir était intense. J'étais heureuse. Je pleurais d'émotion, le remerciais de tout ce bonheur qu'il venait de me donner.
- Mais pourquoi, elle se pousse pas la Dame là, devant le lavabo. Elle gêne.
- Si vous avez fini de vous laver les mains, vous partez. Nous, on a besoin de la place.
/image%2F0498691%2F201303%2Fob_a66fbba94597745b8b113602c2bee6b6_la-parisienne-a-velo.jpg)