Comme d'habitude, il y a les partisans du non, ceux qui veulent se débarrasser des manchots. Il y a aussi les partisans du oui, qui veulent respecter le choix des manchots de s'installer dans l'immeuble, dans la capitale. Et il y a ceux qui s'en fichent.
Anna et la gardienne ont vite compris que le général en retraite, Gérard Spina, prévoyait pour se débarrasser des manchots, une extermination complète par tous les moyens possibles, battue, tir à vue, filets etc. Elle s'y opposent et décident de créer le mouvement de rassemblement "Manchots pour Tous". Elle proposent de mettre en œuvre très vite leurs propositions afin de protéger les manchots et de leur permettre de vivre et de se reproduire.
Anne et Marie suggèrent de construire très rapidement des abris, sous forme de rochers. Elles imaginent qu'avec l'aide de Tony, le mari de la gardienne, cela sera plus facile. Elles lui demandent de commencer à réfléchir aux formes que cela pourrait prendre. Elle lui demandent ainsi d'imaginer trois solutions possibles. Surpris, Tony fait croire qu'il réfléchit à la question.
Évidemment la question de la nourriture se pose rapidement. Anna soupçonne ses manchots protégés de nager dans les égouts pour trouver des anchois, mais les partisans de son mouvement commencent à s'inquiéter de la disparition possible des anchois des égouts, comme Isabelle Spina, prête à tout, pour défendre l'environnement, le sien d'abord.
La fille de la famille Spina est plutôt ambigüe. Elle soutient son père parce que c'est lui le chef de famille et qu'elle ne peut remettre en cause son autorité, en revanche, elle n'est pas d'accord avec les idées qu'il soutient. Pour défendre les manchots, leur nourriture, la préservation de l'environnement, enfin, tout ce qu'on veut, elle propose de se dénuder, ou du moins, d'enlever le haut et de manifester seins nus, enchaînée à d'autres voisins. Paulo, le voisin du 2eme étage, chargé de projets à l'Ambassade du Brésil et qui revient d'un séjour dans son pays, bronzé, le cou illuminé de chaînes d'or, est ravi de cette proposition. Enthousiaste, joignant le geste à la parole, il enlève sa chemise immédiatement et dévoile son torse de sportif. Isabelle Spina le toise froidement.
- la manifestation seins nus "Manchmen" n'a de sens, que dans la mesure où ce sont des femmes qui se mettent nues et s'exhibent. Les femmes devront être enchaînées ensemble. La place des hommes n'est pas envisageable dans ce type de revendication. Le discours politique et l'engagement ne peuvent être conçus autrement, précise Isabelle Spina plantant son beau regard marron dans les yeux bleus déçus de Paulo.
Mathilde est un peu perdue au milieu de ces discussions. Elle écoutait jusque là sans prendre position, surprise que les voisins échangent autant, et lui parlent. Elle décide enfin de s'investir dans les questions de survie de la tranquillité de l'immeuble. Elle y voit aussi l'occasion rêvée depuis plus de 10 ans, d'approcher Anna, de lui parler et peut-être même enfin de devenir son amie.
Son alcool qui d'habitude la réchauffe et lui donne confiance, n'est pas à ses côtés. Malgré cela, courageusement, elle se lance et prononce quelques mots doucement et avec difficulté.
- Et si nous leur donnions..... des anchois...., des vrais anchois, hésite-t-elle. Nous pourrions .......installer des aquariums dans les sous-sols et ........développer l'élevage de poissons. Nous donnerions ........aux manchots leur nourriture et nous pourrions revendre le surplus aux immeubles nécessiteux. Mathilde se sent encouragée par le regard surpris d'Anna et continue
- Il faut absolument maîtriser les chats de la dame du 1er, pour qu'ils ne foncent pas dans nos oiseaux marins. Il faudrait éviter qu'ils mangent notre élevage de poissons. Nous allons devoir nous organiser, mettre en place des rondes.
- Ah, bonne idée, s'expriment dans un ensemble parfait, les partisans des "Manchots pour tous".
Depuis plus de 10 ans, Mathilde n’avait adressé la parole à aucun de ses voisins, ni même à Maria. Les idées de l’alcoolique comme la surnomment les voisins, plaisent et sont commentées par petits groupes où chacun donne son avis.
- Impossible, vos pingouins ne peuvent pas rester ici, dit Tony, qui refuse de faire la différence entre manchots et pingouins. Vous les femmes, vous êtes adorables, mais vous n'y connaissez rien. Comment allez-vous faire pour empêcher les chats d'aller voir les pingouins et de manger les poissons ? Des rondes ? Et la nourriture ? Vous n'êtes vraiment pas pratiques. Et l'odeur ? Non, mais déjà que la dame du 1er pue entre ses clopes, son herbe et ses chats, imaginez l'odeur des pingouins quand ils vont chier et que cela va rester dans la cave.
La famille Spina approuve l'intervention de Tony, séducteur portugais et néanmoins mari de la gardienne, qui d'un seul sourire emporte généralement l'adhésion des dames célibataires de l'immeuble. Gérard Spina, enfin rassuré par la solidarité masculine, renchérit et propose de lâcher les chats de la dame du 1er dans les caves, pour qu'enfin, toutes les nuisances auxquelles elle soumet ses voisins depuis des années trouvent un sens.
Anna objecte à Tony que l'immeuble pourrait se transformer en centre de production de déjections. Au Pérou, la revente de guano, les déjections d'oiseaux, constitue l'une des richesses du pays et personne n'est dégoûté. L'immeuble pourrait se servir de ces manchots, pour s'enrichir et enfin commencer des travaux d'embellissement que tous attendent.
Par ailleurs, Mathilde qui aime bien la nature, indique que les pingouins pondent et qu'il faudrait rapidement trouver une solution, peut-être contacter un zoo, créer un centre de reproduction d'animaux en voie de disparition.
Les voisins se tournent alors vers la famille Martin, Pierre et Céline, ainsi que leurs 3 enfants. Pierre n’avait rien dit jusque là et souhaitait d’ailleurs ne pas intervenir. Poussé par les regards de son entourage, il finit par préciser, qu’il est certes vrai qu’il a travaillé au zoo de Vincennes, mais en tant que Directeur Financier et pas comme soigneur ou vétérinaire. Puisqu’il a la parole, il en profite pour raconter une anecdote, qu’il avait entendu en 2005 et qui s’était déroulée dans un zoo d’une petite ville d’Allemagne du Nord, à Bremerhaven. A l’époque les manchots de Humboldt du zoo avaient défrayé la chronique médiatique car les mâles formaient des couples homosexuels. Evidemment, tous les zoos avaient été prévenus, en demandant aux directions de mettre en place des mesures correctives. En Allemagne, la direction du zoo avait fait venir des femelles de Suède. Cela avait provoqué une réaction violente des associations gays et lesbiennes qui avaient trouvé l’occasion de dénoncer une volonté de "modifier l'orientation sexuelle" des animaux. Certains couples hétérosexuels s’étaient formés en Allemagne, à la suite de cette mesure, vivant à côté des couples de manchots "gays".
- D’autres zoos se sont débarrassés de leurs animaux, ne voulant pas offrir aux enfants un spectacle dépravé, informe Pierre, je pense que c’est la raison pour laquelle nous avons aujourd’hui ces animaux en liberté.
Un silence gêné plane dans la salle de réunion. Personne n'ose aborder ce sujet délicat.
- Bon, j’entends toutes vos histoires, mais ne touchez pas à mes chats ! je refuse toute chasse !
La dame du 1er trouve exaspérant que l'on puisse imaginer que ses chats, dont elle s'occupe depuis tant d'années, qu'elle a recueillis pour la plupart abandonnés, soient utilisés comme des tueurs. Elle s'énerve devant tant d'hypocrisie et rappelle à la famille Spina, que leur musique assourdissante serait certainement plus efficace que ses chats pour faire partir cette colonie de pingouins, ces petits et gros volatiles qui ne servent à rien, et dont les moeurs sont encore à éclaircir !
Au mot de "chasse" Tony frémit. En entendant "volatile", Tony sort soudain de sa torpeur, se lève d'un bond et crie.
- J'ai mon fusil de chasse. Je l'arme et je vous promets un festin pour la fête des voisins. Maria, prépare le four. Je saute, j'y vais. Que l'on sorte du vin, du rouge.
Le général n'attendait que cela pour se lever à son tour. Il quitte la réunion en courant et donne rendez vous dans 15 mn pour cette guerre, qui lui rappelle tant celle d'Indochine, où ses cibles étaient plus jaunes, un peu plus grandes mais beaucoup plus maigres. Cela sera plus facile, éructe-t-il avec satisfaction.
Fiin
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