
Sa tête mobile lui permet de regarder autour d’elle, à droite, à gauche, jusqu’à 180 degrés. Fascinée, Isabelle l’observe jouer. Il est bientôt minuit dans le studio sous les toits. Les deux femmes sont seules. Elles ont déjà dîné. Elles prennent un digestif de fin de soirée. Un verre. Le balcon domine Paris. Quelques lumières au loin rappellent que la ville ne s’éteint jamais.
C’est au tour de Marion de dévisager. Elle regarde sa proie. Elle penche la tête et se laisse bercer par les histoires de son amie. Marion est grande et élancée. Ses cheveux coupés courts auréolent sa tête d’une couronne de boucles brunes entremêlées. Des mèches indisciplinées apparaissent par moments. On dirait alors deux antennes qui se dressent au-dessus de sa tête, qui tournent en tous sens, comme une Marion aux aguets. Sa peau blanche transparente contraste avec ses yeux noirs globuleux. Ils scrutent son interlocutrice pour posséder le fond de son âme, sans jamais laisser rien apparaître, de ce qu’est vraiment Marion.
Expliquant le film qu’elle a vu au cinéma la veille, Isabelle fait un geste de la main et effleure le bras de Marion. Elle s’y pique et se frotte pour effacer la douleur. Marion rit d’une rangée de dents blanches. Isabelle évoque comme un courant électrique entre les deux. Pourtant, ce n’est pas de l’électricité statique qui circule. C’est quelque chose de différent. Ca se passe, comme toujours, à l’heure habituelle, l’heure où tout est possible. Marion se prépare à la transformation et déplie ses bras dentelés. Ils agrippent le corps d’Isabelle qui ne peut pas se débattre. Marion la tient bien serrée. Isabelle a à peine le temps de voir les longs crochets pointus qui recouvrent les doigts de Marion, que le travail démarre. Marion rapproche le corps de son amie, tandis qu’elle commence à la découper, puis à la dévorer de ses dents longues et acérées. En premier la tête, puis la nuque. Méthodiquement le reste de son corps.
Il est deux heures du matin. Marion termine son festin. Il ne reste d’Isabelle que des os, le reste est déchiré, en lambeaux. Marion ferme le chauffage qu’elle avait branché pour créer une atmosphère détendue et chaleureuse. Elle ouvre la fenêtre et hume l’air de septembre, se remplit des odeurs de bois, de terre humide et de champignons, odeurs qu’elle sent lointaines, mais dont se repaît l’animal carnivore.
Elle ramasse les os, les place dans une valise rouge à carreaux, fait la vaisselle, l’essuie, range l’appartement, s’occupe du sac d’Isabelle qui doit disparaître. Marion est de passage. Elle n’habite plus ici tout le temps. C’était son logement d’étudiante. Il est devenu son logement des amours, sa garçonnière. Elle ne s’en sert qu’entre septembre et décembre, au moment des possessions, lorsque la mante en elle se manifeste et remplit ses missions.
Sa famille est originaire de Montpellier. Marion a grandi sans frères, ni soeurs. Personne avec qui partager les jeux. Tout le temps seule dans la cour de la maison en compagnie des insectes qui traînaient. Les sauterelles, les grillons, les criquets, les papillons, les fourmis, les abeilles, les mouches, tous, ont fait l’objet d’études de Marion. Tous ont été écartelés, démembrés, dépecés, désailés avec la minutie et la rigueur que Marion a développées devant tant de source d’étonnement et d’observations. Ses meilleurs amis, ses confidents, elle les a broyés méticuleusement, prenant soin de conserver intacts les éléments de sa collection du moment. Que d’attention pour les papillons qu’elle épinglait sur des cartons et accrochait dans sa chambre. Après les papillons, elle est passée aux têtes d’insectes. Puis aux ailes. Et aux pattes. Pour éviter les reproches des parents, Marion a appris à ranger ces trésors dans des enveloppes. De toute taille. de toute couleur. Des enveloppes de membres d’animaux dissimulés dans un coffre, dans sa chambre, sous son bureau.
Un jour de juillet, alors que Marion fêtait ses 16 ans, une mante religieuse traverse la cour. Marion excitée de sa découverte, l’attrape, la met dans ses mains, lui parle et lui explique les tortures auxquelles elle va la soumettre. Pour jouer.
La mante essaie de s’échapper et hurle dans son langage d’insecte, que ce n’est jamais les autres prédateurs qui l’attrapent, mais c’est elle qui les dépèce. Marion sent les piques des bras de la mante lui taillader les paumes des mains. Elle les resserre l’une contre l’autre pour l’empêcher de partir. Elle se blesse davantage. Enervée, Marion, demande à la mante de se tenir tranquille, la menace de l’avaler, puis joignant le geste à la parole, la fait disparaître dans sa bouche. La mante ne se laisse pas faire, ne veut pas finir et se défend avec ses griffes dans la bouche de la jeune fille. Une lutte s’engage entre l’insecte et Marion. La jeune fille rapproche ses lèvres et en un mouvement de succion, aspire l’animal, qui finit sa course dans l’estomac. Flup.
Elles restent toutes deux sans bouger. L’une et l’autre attentives aux réactions. Puis la mante décide de remonter le long de l’oesophage. Marion la laisse sinuer. Au moment où l’insecte sort sa tête de la trachée… Dans un sifflement, Marion aspire d’un coup sec. Flup. Le manège va durer trois jours, trois nuits, durant lesquels la mante remonte de l’estomac et passe sa tête dans la bouche de Marion qui aspire sans ménagement, comme on avalerait un spaghetti.
Quelques semaines et nuits sans dormir, retrouvent Marion épuisée. La mante continue d’essayer de sortir. A chaque fois, son projet est mis en suspens. Flup. La quatrième nuit, Marion scotche ses lèvres et déjoue les projets de la mante. Echec et mat.
C’est en se retrouvant devant les lèvres closes que la prisonnière a l’idée de creuser un tunnel pour trouver sa liberté. Dans les muscles, les tendons, et dans les os de Marion. Facile. Tout est mou. Rien ne résiste aux griffes et aux mandibules de la mante. Passant de l’oesophage aux cervicales, puis à la nuque, et au crâne, la mante creuse des galeries. Pendant plusieurs mois, elle suce les vertèbres cervicales, s’enroule autour du rachis, engloutit les muscles frais déchirés. Un jour d’octobre, le torse plein, elle se réfugie dans les cavités du crâne de Marion et y laisse trois poches de soie mousseuse blanche, remplies des larves de 300 oeufs. Une fois de sa ponte débarrassée, la mante continue son travail, comme un mineur exploitant une veine. En juin, l’année d’après, au printemps, les oeufs ont éclos. Plus de 850 mantes. Ca c’est passé le jour de son anniversaire, le jour de ses 17 ans, les mantes ont pris possession du corps de Marion. A minuit. Une Marion en fête, vide de muscles et d’os, mais pleine de mantes de tous âges. Depuis, son corps ne cesse de se remplir d’autres mantes. Des femelles, des mâles qui s’activent dans le corps désincarné de la jeune femme. Marion est devenue la mante. La mante est devenue Marion.
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