Pierre écrase son mégot. C’est l’heure, constate-t-il en jetant un coup d’oeil à son téléphone. Il se dirige vers les escaliers mécaniques et se laisse guider vers le 7ème étage. Il sort son badge et passe le portillon.
Un petit tour le mène aux toilettes. Pierre remonte son pantalon Gap de couleur beige. « J’aurais pas encore un peu maigri ? » se dit-il en serrant sa ceinture. Il se lave lentement et soigneusement les mains, jette un coup d’oeil à son col boutonné, murmure « il faudra que je change de chemise demain, celle-ci est tâchée » et rejoint son bureau. « Bonjour, bonjour, ça va bien? » dit-il croisant quelques collègues dans le couloir, sans même s’arrêter.
Assis devant son écran, Pierre frotte ses mains contre son pantalon pour évacuer les dernières traces d’humidité. Il déverrouille l’ordinateur et commence. Il ouvre sa boîte mail et cherche le mail d’hier. Il en copie-colle le texte dans le corps du nouveau message. La rédaction de l’objet du mail prend toute son attention. Ne pas inverser de lettres, qui donneraient l’illusion qu’il est dyslexique. Lentement. Une vérification de routine. Bien.
Puis, il sélectionne les deux destinataires de son répertoire personnel, le directeur de la division financière et son adjoint. Il rajoute en pièce-jointe le document excel, à jour. Celui sur lequel il travaille depuis ce matin 9h. Dernière relecture. Tout est bien.
Le mail est envoyé. Le directeur financier demande une précision en retour. Pierre répond sur le champ. « Merci à vous. Bonne journée. » Voilà, c’est fini. Le directeur est toujours d’une politesse parfaite apprécie Pierre.
Pierre attend une petite demie-heure pour transférer le mail initial à son supérieur hiérarchique direct. De toutes les façons, les commentaires qu’il fait ne servent à rien. Il veut juste montrer qu’il est chef et qu’il a des remarques à faire. « Sous-chef », murmure Pierre qui s’amuse à ne jamais transmettre à son chef les éventuels messages de retour du directeur de la division financière ou de son adjoint. De toutes les façons, il restera 3 ans maximum, puis il prendra un autre poste, supérieur et certainement bien mieux pour la carrière. Alors que Pierre occupe son poste depuis 15 ans déjà, et qu'il est l'expert de la sous-direction.
Une fois la manipulation quotidienne envoyée et transférée, Pierre range les papiers qui traînent sur son bureau. Pour parvenir à une version lisible et finale de son tableau de bord, il avait imprimé dès 14 heures, et à 6 reprises, le tableau de bord synthétique, s’assurant ainsi de la cohérence des chiffres, par rapport aux autres tableaux de bord, qui eux étaient détaillés par programme et qui figuraient sur les 10 onglets du fichier excel. Ceux avec qui Pierre passe ses matinées pour une mise à jour des chiffres. Pierre attrape sur la pile une pochette de sous-dossiers pour y ranger ses impressions de tableaux de bord par ordre d’importance. Les jeudis les sous-pochettes sont bleues. Pierre n’aime pas les vendredis, car le rose est la seule couleur qui lui reste. Une fois le tableau de bord synthétique glissé en premier dans le sous-dossier, Pierre décolle une étiquette de la planche déjà imprimée, pour la placer au bon endroit sur la première page du sous-dossier. A 2 cm de la bordure du haut, à 1 cm de la bordure de droite. En 15 ans, jamais aucune étiquette n’a été manuscrite. Toutes imprimées en arial 12 gras. Pas de souligné ou d’italique.
Les sous-dossiers de la semaine sont rangés dans un dossier cartonné, dont la couleur dépend du numéro de la semaine du mois. Chaque mois possède aussi sa couleur, et donc son carton.
La semaine dernière, le jeune, à qui il a expliqué comment préparer les dossiers et sous-dossiers de la compagnie, prenait des notes sur son grand cahier. Souvent, le directeur des ressources humaines lui confie les stagiaires, qui débutent leur expérience dans les assurances. Le passage par le bureau de Pierre pourrait même faire partie d’un rituel initiatique, « un bizutage » a-t-il entendu murmurer par ses collègues, du même couloir. En réalité, les stagiaires viennent chez Pierre, qui les forme pendant une semaine avant de rejoindre d’autres divisions.
« La préparation des dossiers et leur archivage est une affaire d’organisation et de méthode » aime à répéter Pierre. Ces années professionnelles au sein de la compagnie d’assurances, à la division financière, ont fait aussi de lui un homme minutieux et prévoyant. Avec le temps, il a appris qu’imprimer le lundi matin à 10 heures, la planche des étiquettes des sous-dossiers de la semaine, lui permettra d’éviter le stress de dernière minute, dû au bourrage de papier, voire même en cas de distraction absolue, au mauvais sens de la planche d’étiquettes glissée dans le by-pass de l’imprimante.
Pierre passe furtivement sa main sur son col et vérifie que les boutons sont toujours bien fermés. Il ne porte jamais de cravate. Sa veste de bureau est chic et convient pour tous les jours. Indispensable en cas de réunion, très efficace pour cacher les tâches de sauce faites à la cantine, sur la chemise blanche. En partant le soir, Pierre accroche sa veste sur le cintre et le cintre au porte-manteau. Ainsi, il retrouve un peu de lui-même au petit matin. Deux fois par an, sa veste prend le chemin de la teinturerie. Pierre n’aime pas l’odeur et l’aspect rigide de la veste tendue d’apprêt à la sortie du magasin. Il la préfère au naturel, quand la veste a pris quelques odeurs et que le tissu s’est détendu.
A 17h30, Pierre plie en 4 les feuilles imprimées en A3 et non utilisés, face vierge du papier vers le haut. Il réserve aux feuillets A4 un simple pliage en deux. Il attrape les feuillets et les réunit dans un tapotement régulier et néanmoins bruyant, sur sa table. C’est généralement à ce moment précis, que Noémie, sa collègue avec laquelle il partage le bureau, lui jette un coup d’oeil, avant de sortir rejoindre les collègues de la section analyse des données, dans le couloir de l’autre côté de l’allée centrale.
Pierre en profite pour vérifier que les papiers sont bien assemblés, qu’aucun ne dépasse et utilise alors l’agrafeuse électrique. Noémie a sursauté les rares fois, où il a utilisé la machine, en sa présence. Il est donc particulièrement vigilant à relier les papiers entre eux, dès qu’elle s’est absentée du bureau.
Une fois les documents agrafés, Pierre utilise un coupe-papier pour finir le livret, dont il se servira pour prendre des notes, lors des prochaines réunions de département, qu’organisera son supérieur hiérarchique.
17h57 : Pierre salue Noémie qui revient dans le bureau. Il rajuste son imperméable kaki, attrape son attaché-case en cuir noir brillant, souhaite un vigoureux « Bonne soirée » à Noémie et sort d’un pas décidé, heureux de cette 5.457ème journée passée à la division financière de la Compagnie d’assurances, au département du contrôle de gestion.
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