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La loge de théâtre

Mais oui, c'est bien celà, elle s'adresse à Gérard. Incroyable. Je n'en reviens pas. C'est lui, qu'elle salue de la sorte. Cette femme connait mon mari.
Je la trouve bien ordinaire et bien familière pour le haranguer ainsi.
Je ne sais pas qui est la personne qui l'accompagne, son époux, un ami, sa famille, mais il est bien discret. Il n'a pas l'air de s'offusquer du comportement de cette femme. Il devrait lui rappeler les convenances, voyons.

- que faites-vous mon ami ?
Ah, mais c'est encore plus fort. Voilà que Gérard recule le fauteuil pour le fond de la loge. On dirait qu'il veut se dérober. Comme d'habitude.
Encore ? Que fait-il ? Maintenant, Gérard n'a rien trouvé de mieux, que de coller le siège au mur. On ne voit que moi dans cette loge. Il me laisse seule comme d'habitude.

Depuis le temps que nous n'avons pas fait de sortie dans le monde. Cela fait des mois que je lui demande de m'emmener au théâtre de la Renaissance. La grande Sarah Bernhardt s'y est installé, elle y joue des pièces du répertoire classique. Je vais enfin regarder et écouter l'actrice. Je dois absolument connaître. C'était indispensable que je sois au courant. Lundi dernier encore, on a cité le nom de Sarah Bernhardt, alors que je prenais le thé chez Odette. Vraiment, Gérard exagère. Il a a fallu que j'insiste plusieurs fois pour que Gérard enfin se décide à réserver une loge.
Pour une fois que mon mari m'emmène au théâtre... Je ne veux pas être importunée.
Je suis très impatiente que le spectacle commence enfin.
Cette femme insiste. Que fait-elle ? Elle s'est levée. Elle nous salue de la main.

La connaissez-vous mon ami ?
De qui parlez-vous ? cette femme en bas à l'orchestre ? Non très chère, je ne pense pas que ce salut me soit adressé.

Cela fait maintenant 25 ans que Gérard est mon mari. J'étais une jeune demoiselle quand il m'a épousée. Longtemps je l'ai cru et j'ai eu confiance en lui. Aujourd'hui, je devine immédiatement lorsqu'il ment.
Il vient de me mentir à l'instant.
Les saluts de cette femme vulgaire s'adressent-ils donc à mon mari ? Comment et d'où connaît-il cette femme ?
Sa toilette est vraiment très voyante. Ces couleurs ! Ce vert ! Ce rouge ! Cette robe à volants et fanfreluches. À quel mauvais goût. Aucune discrétion. Elle est en cheveux et ne porte pas de gants. C'est étonnant. Elle a l'air de connaître beaucoup de monde.
Elle n'arrête plus de parler, sourire, saluer, comme si elle était une femme de ministre. Son allure correspond plutôt à celle d'une danseuse d'une actrice. Une actrice ? Mais bien sûr, voici, j'y suis, il s'agit d'une actrice. Gérard ne veut habituellement jamais m'emmener au théâtre, il a certainement peur que j'y rencontre ces fréquentations. Or je sais, car quelquefois, il s'est confondu, qu'il vient au théâtre. Peut-être même vient-il au Châtelet ?
Elle insiste, elle le connaît bien. J'espère qu'on ne voit pas bien mon visage. Mon chapeau me permet ainsi de rester dans l'ombre.
Annie avance sa main sur le rebord de la loge et se penche doucement.
Les éclats de voix de cette femme sont insupportables. J'ai l'impression de me faire humilier.
S'il la connaît, enfin qu'il lui réponde !

Gérard, mon ami, êtes-vous bien sûr de ne pas connaître cette femme ?

Il m'ignore. Il se cache. Il ne dit plus rien. Croit-il qu'on ne le voit pas ? Il est dans l'erreur. Sa tête est en pleine lumière. Mais regarde-moi Gérard, dans les yeux. Dis moi ce que tu penses.
Mon mari me ment. Mon mari me trompe. Il connaît très bien cette femme.
Voilà, qu'elle me dévisage. Mais qui est-elle ? Elle parle et rit très fort. Gérard s'est maintenant levé et il s'est caché dans l'obscurité de la loge. C'est une actrice, j'en suis sûre. Elle ne porte ni chapeau, ni gants. Elle se donne des airs de grande dame mais ses manières sont bruyantes.
Enfin, si je veux être honnête avec moi-même, je peux m'avouer qu'il passe du temps avec elle depuis fort longtemps, très certainement. Les jeudis. Et oui, c'est sans doute elle, que Gérard retrouve les jeudis, ou les vendredis, ou peut-être aussi les samedis. Cette castafiore ordinaire et peu musicale à pourtant l'air très à l'aise, ce qui n'est pas le cas de Gérard.
Mon ami, répondez donc lui puisque vous la connaissez donc manifestement ! Ses gestes de salut sont insupportables. Répondez lui, qu'on en finisse !
Oui, c'est cela même, ce que je voudrais. "Que l'on en finisse !". Gérard, ses mensonges, ses tromperies, ses approximations, ses absences, sa radinerie, son indifférence. Oui, je souhaite que l'on en finisse. Mais comment ?
Le divorce ? Pas question. Quel scandale. La séparation ? Certainement pas. Je ne veux pas m'effacer pour une femme d'une telle vulgarité. Je veux récupérer ma dot. Je veux rester dans l'appartement, je veux garder les domestiques. Gérard ne voudra jamais. Que me reste-t-il ? Je suis encore belle, malgré mon âge. Les enfants sont grands. Ils n'ont plus besoin de lui. Ils n'ont d'ailleurs jamais eu besoin de lui. De toutes les façons, il a été si souvent absent qu'ils l'ont très peu vu. Moi aussi, je n'ai plus besoin de lui. Je n'en peux plus. Je ne veux plus partager ma vie avec lui.
Je pourrais l'étouffer avec un oreiller pendant son sommeil. Risqué, il faudra appuyer très fort. Encore serais-je obligée de passer la nuit à ses côtés. L'idée me dégoûte.
Je pourrais lui planter un couteau dans le dos, ou sur le torse. Je pourrais le lui enfoncer bien profondément dans le cœur, y faire un grand trou, que j'agrandirai avant de tout déchirer. Le frapper, lui arracher les yeux, le nez, les bajoues, le griffer. Je pourrais découper des lambeaux de chair et les donner au chien. Risqué, il faudra faire attention qu'il n'y ait pas trop de sang partout.
Je pourrais l'empoisonner doucement et remplacer ses gouttes du soir par de l'arsenic. J'ai lu Emma Bovary quand il est sorti en livre. L'arsenic fait mourir dans d'atroces douleurs. J'aimerai bien lui infliger des souffrances violentes : troubles intestinaux, soif ardente, nausées, vomissements de sang, vertiges. Une mort lente que j'observerai avec délice. Risqué, je pourrais être soupçonnée, il ne faudrait pas . Il ne faudrait pas qu'on m'accuse. Ah non, il ne le faudrait pas. Ce ne serait pas juste.
Le mieux encore serait de prendre les services d'un homme de confiance, spécialisé, qui serait discret et que je chargerai de ces basses besognes.
25 ans de mariage. Je veux qu'on en finisse.

Toc, toc, toc.
Le spectacle commence.

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Félix Vallotton, (1865-1925)  La loge de théâtre, le monsieur et la dame, 1909 Huile sur toile, 46x38 cm Collection particulière, Suisse

Félix Vallotton, (1865-1925) La loge de théâtre, le monsieur et la dame, 1909 Huile sur toile, 46x38 cm Collection particulière, Suisse

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