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Nunuche au bureau

Vendredi 7h00
Le réveil sonne brutalement et déchire le silence de la nuit. Chantal s'assied sur le bord du lit, d'une main éteint le réveil, tandis que de l'autre, elle ramène ses cheveux vers l'arrière. Elle enfile ses chaussons qu'elle a judicieusement placés hier soir au pied du lit, pour pouvoir les trouver très vite. Un petit clappement de mains rapide l'encourage à se lever. Clap, clap, clap,clap. Un gracieux saut de danse virevoltant, tip, tip, tip, clôt cette satisfaction du matin.

Chantal boit lentement son verre d'eau, qu'elle a laissé la veille au soir, sur le bord de la table de nuit. Elle regarde par la fenêtre. Elle repose le verre, prend une inspiration et d'un pas décidé se dirige vers les toilettes. Puis, elle se rend dans la salle de bains et aperçoit sur le miroir, le post it bien en évidence, qu'elle a laissé hier soir. Elle se souvient. Aujourd'hui est un jour différent. Clap, clap, clap, clap. Chantal applaudit le bout de papier collé. Elle a rendez-vous très tôt au bureau, à 9 heures. Elle qui a l'habitude d'arriver à 10 heures, pour éviter de se mêler aux autres, cela va lui être bizarre d'arriver en même temps que ses collègues. Un technicien informatique doit venir dans son bureau, mettre à jour le système d'exploitation de l'ordinateur sur lequel elle travaille. Mais clap, clap, clap, clap, peut-être sera-t-il beau, peut-être succombera-t-il à son charme ? Se met-elle à rêver.
Se dépêcher oui, Chantal en convient, c'est indispensable, mais ne pas oublier de faire les gestes, ceux qui rassurent, ceux qui permettent d'avancer et de trouver des repères dans la journée. Clap, clap, clap, clap. Alors, le petit déjeuner avalé, elle se dépêche de s'habiller : chemisier, la manche droite, puis la gauche, les boutons à commencer par le bas, le pantalon, la jambe droite, puis la gauche, les ballerines, le pied droit, puis le gauche. Se laver les dents. Prendre le dentifrice et la brosse à dents, les glisser dans le sac, pour se laver les dents au bureau après le déjeuner.

Chantal est prête à partir. Elle ferme la porte, appelle l'ascenseur, revient vers la porte de l'appartement, met la clé dans la serrure, la tourne, entre dans le studio, vérifie que tout est en place pour son retour ce soir, clap, clap, clap, clap, tip, tip, tip. Formidable. Tout va bien. Tip, tip, tip. Elle ferme la porte. Elle rappelle l'ascenseur reparti depuis. Elle y entre, tip, tip, tip. Tout va bien. Chantal a réussi à quitter son appartement.


9h15
- Est ce que l'informaticien est déjà arrivé ?
- Bonjour Chantal.
- Ah oui, pardon. Bonjour Francine. Est ce que l'informaticien est déjà arrivé ?
- Qu'est ce qui t'arrive ? Tu es tombée du lit.
- J'ai rendez vous ce matin.
- Et bien, tu vois, il n'y a personne.
Donc non, il n'est pas arrivé.

Francine, la collègue de bureau ne lève d'habitude pas le nez de son ordinateur. Elle ne sourit jamais, quand elle est en présence de Chantal. Elle a même très souvent un air renfrogné. Chantal fait pourtant beaucoup d'efforts pour se faire apprécier de Francine. Elle prend son air de petite fille appliquée, malgré ses 30 ans passés. Elle essaye de sourire comme si elle était innocente et parle d'une petite voix très haut perché. Clap, clap, clap, clap. Francine soupire imperceptiblement. Tip, tip, tip. Francine se fige sur son siège. Elle ne supporte plus ces petits bruits qu'elle identifie très bien sans même avoir besoin de regarder. 6 mois qu'elles partagent leur bureau, 6 mois de cohabitation difficile pour Francine.
Vite, il est encore temps pour Chantal d'effectuer ses gestes du matin. Elle sort son trousseau de clés, son mouchoir et ouvre le tiroir de son caisson de bureau. Elle y glisse son sac, ferme le tiroir à double tours, clap, clap, clap, clap. Elle se dirige vers la fenêtre et se mouche. Une fois, deux fois, vidage de narines, à droite puis à gauche. Chantal prend une grande inspiration et recommence. Francine respire fort et essaye de se détendre. Et malgré ces tentatives d'apaisement, la remarque de Francine fuse.

- Le grand nettoyage est enfin terminé ?
- Que dis-tu Francine ? Je n'ai pas entendu.
- C
e n'est pas grave, marmonne Francine sur un ton volontairement désagréable.

Clap, clap, clap, clap. Les petites mains de Chantal s'agitent, persuadées qu'un jour elles arriveront à voir Francine se détendre. Elles n'ont toujours pas compris que plus elles sont bruyantes, moins elles auront se plaisir. Chantal, comme tous les matins finit par renoncer au sourire de Francine et se dirige en sautillant néanmoins joyeusement vers le point d'eau pour remplir sa bouteille, se préparer pour cette journée de travail. Tip, tip, tip, à droite, puis tip, tip, tip, à gauche.


9h40
- Il n'est toujours pas arrivé ?
- Comme tu peux le constater,
non.

Chantal allume son ordinateur. Et commence à travailler. Elle a du mal à se concentrer, elle attend à tout moment la visite de son collègue, le technicien informatique et sait qu'elle devra alors s'arrêter. Autant ne rien commencer. Bonne idée. Clap, clap, clap, clap.
Francine se fige toute en retenue.

- Bonjour, c'est vous ? Dit le technicien entrant dans le bureau
- Euh, oui c'est moi. J'me présente, je m'appelle Chantal. Je voudrais bien que vous m'installiez un nouvel ordinateur.
- Ah, c'est vous Mlle Chantal. C'est bien. Ah d'accord, on va bien travailler. Moi, je suis, l'informatici
en.
Francine lève les yeux de son travail, écoute et regarde médusée la rencontre inattendue entre ces deux extraterrestres des relations humaines. Le premier mouvement de surprise passé, un léger soupir sort de sa bouche. Tout l'énerve. Tout l'agace : les clappements, les sautillements, les sautes d'humeur, les pas de danse à droite, les pas de danse à gauche. Francine s'agite sur sa chaise, cherche une position plus confortable et finit par s'immobiliser.
Clap, clap, clap, clap.
- ah, vous faites ça, c'est drôle dit l'informaticien.
- Vous aim
ez ? Lui répond Chantal.
- Oui, c'est rare de rencontrer une fille qui sait faire ces bruits.
- Je sais faire ça aussi. Tip, tip, tip, à droite, tip, tip, tip, à gauche.
- Ah mademoiselle, je suis content de vous
connaître.
Francine pense que ses collègues ont imaginé çette rencontre, cette blague. Il s'agirait selon elle, d'une sorte de caméra cachée. Mais non, ce n'est pas cela. Elle écoute tellement concentrée qu'elle en oublierait même de respirer. Elle semble étouffer. Elle ne supporte plus toute cette niaiserie.

- Ah, vous vous êtes trouvés tous les deux, finit-elle par marmonner.

10h30
Ces deux là semblent décidément faits pour se rencontrer se dit Francine. Ils n'arrêtent pas de parler, de se faire des confidences et de faire toutes sortes de bruits. Il doit avoir 45 ans. Sauf que leurs conversations sont enfantines et tellement immatures, pas de celles qui attendrissent, mais plutôt de celles qui énervent. Non, Francine secoue la tête. Non, ce n'est pas possible. Ils ne sont pas enfantins, mais ils sont crétins. Elle les entend, alors qu'elle souhaiterait les oublier. Ces applaudissements, elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour ne rien écouter, mais chaque question, chaque bout de phrase lui tape sur le système nerveux. Elle avale sa salive, respire, dodeline de la tête et essaye de se calmer pour ne pas distribuer des claques.

- Mademoiselle, pour rafraîchir l'écran, vous devez appuyer sur F5.
- Et sur quoi on appuie pour se rafraîchir les neurone
s ? soupire silencieusement Francine résignée.

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