Il fait très froid : 13 degrés aujourd'hui. Elle refuse de ranger ou de nettoyer l'appartement. Elle préfère le laisser dans l'état dans lequel, il était quand Il est parti. Le calendrier marque toujours la date du 4 septembre. Personne n'en a tourné les pages.
Les journaux du mois d'août et du mois de septembre s'amoncellent dans l'entrée. Elle n'a pas vidé la boîte aux lettres. Il est à parier que les numéros suivants attendent d'être ouverts et lus. Sa serviette de bains est posée sur le rebord du lavabo et le savon traîne au fond de la baignoire. Sa tasse de café est posée sur la table de la cuisine. Le frigidaire continue de ronronner. Il est rempli de vieilles confitures qui commencent à moisir.
Dans le salon, les meubles sont poussiéreux. L'atmosphère est glaciale.
Ce qui frappe encore plus c'est l'odeur, son odeur pourtant encore omniprésente alors même qu'il est parti. Ce n'est pas son parfum, mais plutôt une odeur âcre un peu aigre. Sa chambre est triste, son dessus de lit est chiffonné, on a l'impression qu'il vient de se relever d'une sieste. Sur sa table de chevet, elle a laissé le réveil lumineux. Tous les matins, il se déclenche toujours à 7h45, comme s'il était encore là, et qu'il avait besoin de se lever.
Pourtant cela faisait quelques temps déjà qu'il ne se levait plus. Il était difficile pour lui de savoir à quel moment de la journée il se situait, le jour ou la nuit ?
À vrai dire, il ne se posait même plus la question du jour ou de la nuit. Il était là. Il était content d'être là.
Ne jamais se plaindre. Faire croire que tout était normal. Ne rien montrer, ne jamais dire qu'il ne se souvenait plus.
"J'ai de petits problèmes de mémoire" disait-il, dans les rares moments où il s'abandonnait, où il cherchait une oreille pour l'écouter.
Au mois d'août, il a oublié de se réveiller. Il était 15 heures quand les pompiers sont entrés par la fenêtre. Il a eu peur. Il s'est demandé comment ces hommes forts et vigoureux étaient entrés dans sa chambre. Et puis, il a oublié. Il a trouvé cela normal d'avoir autant de monde autour de lui, mais il a trouvé triste que tous partent brutalement ensemble. Alors que lui est resté tout seul dans son appartement, au milieu de ses objets, de ses meubles, et des livres. Et puis, il a encore oublié.
"C'est un bel endroit. Cet appartement est décoré avec goût. Mais à qui appartient et appartement ? Qui en est le propriétaire ? Suis-je locataire ou bien propriétaire ? Mais si je suis propriétaire, cela veut-il dire que cet appartement m'appartient ? A qui sont ces objets ? Qui les a placés ainsi ?" Cette rengaine de questions qu'il lui a posées de manière obsessionnelle pendant des mois, à chaque qu'elle lui rendait visite, tourne dans sa tête à Elle, inlassablement.
Alors, un jour, le 4 septembre à 14 heures, après son déjeuner, Elle l'a emmené. Elle lui a dit, qu'ils avaient rendez-vous chez le médecin. Il est venu avec elle, il est entré dans la voiture, et puis il a oublié. "Mais qui es-tu ? Connais-tu celle que l'on nomme Emmanuelle ? Et d'ailleurs, sais-tu qui elle est ?"
Cela fait maintenant 5 mois qu'il est parti de chez lui. Il ne reviendra plus. Il ne se souvient plus de rien.
Il fait 13 degrés. Elle doit absolument allumer la chaudière et ouvrir la porte aux experts. Ils viennent pour estimer les meubles et commencer à établir des listes pour le partage.
"Oui, bonjour, bien sûr, entrez. Venez, regardez, allez-y. Combien vaut ce fauteuil, ce miroir, cette pendule, ce tableau, les gravures, l'argenterie, les livres", les seuls témoignages de son passé.
Elle ne veut rien. Elle veut vendre. Vendre tout. Elle veut oublier. Il ne se souvient plus de rien du tout.
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